TRAVAUX HISTORIQUES SUR L’OISANS 5/7

Briançon-Grenoble, vu du col du Lautaret, par l’Agence Rol, Édition : 1922

Étude Géographique et historique sur la route du Lautaret
Archive Persée

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Travaux historique
1re partie, 2e Partie, 3e partie, 4e partie, 5e partie

La route dans les guerres de Louis XIV

Déjà en 1680, un combat se préparait dans les Alpes où la route du Lautaret allait jouer un grand rôle. Pendant un quart de siècle, la lutte des Bourbons contre les Habsbourg remplissait d’armées le Dauphiné et la Provence. D’après l’expérience de ces guerres, un théoricien militaire (De Montanel, Topographie militaire.) a pu dire que sur le pourtour du Pelvoux se trouvaient les principaux débouchés, les principaux postes et les principales positions de la frontière des Alpes. À plusieurs reprises la Petite Route a été la clef de la défense. La guerre que faisaient les ducs de Savoie n’était pas des plus sérieuses, mais, comme leurs victoires, s’ils en avaient gagné, auraient été utilisées par la coalition des ennemis acharnés de la France, la route, en contribuant à leur défaite, a fait plus qu’on pourrait croire au premier abord pour le salut du pays.

À partir de 1680, nous possédons une série complète de documents qui la concernent, dont le premier est un devis de réparations (Arch. Int. Dauph., 1680-1791, Ponts et Chaussées, C. 1.) entre Grenoble et Livet, de cette année, qu’on est tenté de rattacher aux préparatifs pour l’occupation de Casal, étant donné qu’il y est fait mention du passage de l’artillerie. Le devis est aussi intéressant comme un exemple de ce qu’on peut appeler la condensation de la route. Dans ce moment, il y avait quatre chemins fréquentés entre Grenoble et Vizille — un reste de la diffusion de viabilité du Moyen âge ; il s’agissait d’en trouver le meilleur et de le mettre en bon état. Comme en 1509, il fallait entamer le rocher de Rivoirans et construire un pont à Gavet, mais l’attention n’est plus bornée à ces points saillants ; on répare tout le long du chemin. En 1686, on travaille encore à Rivoirans et on fait réparer par les pauvres habitants du pays le Pas de l’Oulle, un autre endroit difficile. En 1687 on construit un pont à l’Oche. On prévoyait sans doute la guerre. En 1689, Victor-Amédée II de Savoie balançait les profits d’une alliance avec Louis XIV et ceux de son adhésion à la ligue d’Augsburg. Louis résolut d’employer la force et les troupes commencèrent (1690) à circuler sur la Petite Route (Ord. de l’int. Bouchu, С. З.). L’attaque de Catinat décida le duc en faveur de la Ligue et il déclara la guerre. En novembre 1691 et en mai, juin et juillet 1692, des soldats logeaient dans l’Oisans (Arch. Int. Dauph., С. 1.). On avait préparé leur chemin en faisant réparer les ponts. Les courriers et les voituriers de l’armée y passaient. Puis, au mois d’août de l’année 1692, vint la grande occasion de s’en servir. Le duc de Savoie envahit le Dauphiné et s’empara de la Grande-Route. Catinat se trouvait avec l’infanterie au camp de Pallon (Durance). La cavalerie était dans la vallée du Drac, à Aspres-les-Gorps. Les deux divisions communiquaient par la Petite Route. L’ennemi s’avançait toujours et Bachivilliers à Aspres craignait de ne pouvoir lui tenir tête (De Rochas, La Campagne de 1692 dans le Haut-Dauphiné. Lettres de Catinat.) Pour protéger Grenoble, Catinat fit marcher de Pallon au Bourg-d’Oisans quatre bataillons, après y avoir fait construire des fours. Le 31 août, en ayant mis six autres en route, il s’en alla lui-même à La Grave. La nuit du 1er septembre, des sapins auxquels on avait mis le feu éclairaient de point en point sa marche précipitée (Krebs et Moris, Campagnes dans les Alpes, II, p. 73, note.) de La Grave par le Bourg-d’Oisans et le Col d’Ornon à Aspres, où il arriva à dix heures du matin (De Rochas.) Son arrivée avec des renforts arrêta l’avance du duc qui, mal accueilli par les réformés du Dauphiné, dont il avait espéré l’aide, et attaqué par la maladie, pensait à se retirer. Alors, Catinat, qui avait laissé le gros des dix bataillons au Bourg-d’Oisans, en fit marcher cinq au Villar-d’Arène pour être plus à portée du Briançonnais quand le duc y passerait. Le danger était enrayé pour cette saison. Les opérations des campagnes suivantes eurent lieu au delà des Alpes. La route continuait à être très utile comme ligne de transport, surtout parce qu’après les dégâts faits par l’envahisseur dans le Gapençais et l’Embrunais, on tirait des vivres de l’Oisans (Ordonnance de l’intendant Bouchu, C. 3.) Les habitants, s’ils n’ont pas subi les misères des guerres précédentes, attendu qu’on avait réglé plus strictement la conduite des troupes, ont dû être au moins fort gênés par l’obligation de réparer la route, loger les soldats, fournir et voiturer les vivres (Arch. Int. Dauph., O. 1.). Ces affaires paraissent avoir été mal conduites et donnèrent lieu dans la suite à un grand nombre de procès qui traînèrent jusqu’en 1700. On essayait de soulager la misère du peuple en l’employant sur les travaux publics et l’entrepreneur des réparations de 1700 sur la route, à Eybens, fut tenu de prendre les pauvres qui se présenteraient, hommes, femmes et enfants capables de travailler, de préférence à tous autres ouvriers.

Le pays ne s’était pas remis de la guerre de la Ligue d’Augsburg quand il fut plongé dans celle de la succession d’Espagne. C’est peut-être dans cette guerre que la Petite Route a rendu les services les plus précieux à la France.

En 1701 et 1702, quand l’invasion de l’Italie se préparait, les troupes s’assemblaient dans le Dauphiné et la Provence pour traverser le Piémont et on ne peut pas douter que la route du Lautaret en ait vu passer quelques bandes. Pendant toute la guerre, elle servit au transport des vivres (Arch. Int. Dauph., C. 1.) En 1703, la situation se compliquait par la défection du duc de Savoie et les agressions des Vaudois, dont les incursions pénétraient jusqu’à La Grave (De Vault, Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne, IV, 87.) Il fallait poster des milices sur tous les cols du Haut-Dauphiné. Dans le courant de janvier 1704, comme on voulait envoyer des renforts considérables au duc de Vendôme en Italie, M. de la Feuillade s’empara de la Maurienne et de la Tarentaise (3 Id., III, 361.), afin de leur donner libre passage. La frontière actuelle était ainsi reculée de la route. Quand le duc essaya de reprendre Chambéry, en avril, il fut forcé de se retirer par la crainte de l’approche des renforts français qui venaient par le Galibier du Haut-Dauphiné à Barraux. Il n’y avait que peu de mouvement sur la route en 1705 et 1706 quand la guerre se faisait encore en Italie, et même en 1707 quand, après la bataille de Turin, la période de la défense des Alpes commença. Peut-être la raison se trouve-t-elle dans une lettre écrite par le maréchal de Tessé, où il dit (Id. VII, 326.), en dépit de la connaissance des Alpes qui lui avait valu le commandement (Id., Ill, 361.) : « Il y a encore une triste observation à faire sur cette guerre, c’est qu’il n’y a nulle communication
de Savoie en haut du Dauphiné que par le Mont-Genis et que, si un ennemi pénétrait en Tarentaise, le chemin de la Maurienne ne pourrait se soutenir et que les troupes qui seraient en Savoie ne pourraient que par un très grand tour et bien du temps donner la main à celles qui auraient de l’occupation dans le susdit Haut-Dauphiné. » Dans un mémoire rédigé vers la fin de cette campagne, Catinat lui fit observer que, dans le cas qu’il prévoyait ainsi, il pourrait échelonner ses troupes dans l’Oisans et M. de Chamlay aussi lui indiqua l’importance de la Petite Route, mais il n’eut pas l’occasion de se servir de ces conseils. En mars 1708, Villars, qui lui succédait, trouvait tous les préparatifs pour la défense dans le plus grand désordre (De Vault, VIII, 175.) Il prévoyait une attaque prochainement et bientôt deux colonnes savoyardes s’avancèrent dans la Maurienne et la Tarentaise (Id., 599.) Le 19 juillet, en partant pour Barraux, il laissa l’ordre de placer deux bataillons entre Briançon et le Bourg-d’Oisans, pour aider les milices du pays à défendre les cols qui mènent dans la Maurienne et pendant tout le mois, ces passages furent bien gardés. Villars avait prévu le mouvement que fit le duc aux derniers jours de juillet, une retraite subite de Saint-Jean-de-Maurienne vers Bardonnèche (Id, VIII, 245 et seqq.) Comme il se rapprochait du Mont-Genèvre, Villars hâtait l’approche des renforts qui venaient de la Provence. Deux bataillons, arrivés le 28 à Vizille, se transportèrent à Briançon par le Mont-de-Lans, marchant le jour et la nuit, leur route, comme celle de Catinat, éclairée par des feux de sapins (Krebs et Moris, op. cit.) Leur passage conservait la communication avec Grenoble, qu’autrement l’ennemi aurait pu couper. Leur arrivée fit cesser son attaque sur les cols de Bufière et de Cristol et mit ainsi Briançon hors d’un très grand péril. Villars et ses troupes, qui de Barraux avait suivi l’envahisseur dans la Maurienne, les rejoignait par le Galibier et par le sentier d’Arves et La Grave ; l’ennemi alors se retira et la campagne fut finie. Mais elle laissait le duc de Savoie bien placé pour les opérations de l’année suivante, car il tenait les vallées au delà du Mont-Genèvre. Il était impossible de dire de quel côté son attaque serait dirigée. Berwick prit le commandement et à la fin d’avril 1709, il fit le tour de la frontière sur la Grande et la Petite Route (De Vault, IX, 120 et seqq.) Il était de l’avis de ses subordonnés que le gros de l’armée devrait se tenir sous Briançon pour être à portée du Rhône et du Var également. Il établit donc le quartier général à Briançon, d’où ses lignes s’étendaient d’un côté au camp de Tournoux et de l’autre à Barraux, passant par le Monêtier, le Galibier, Valloire et Allevard. Des troupes étaient postées sur la Petite Route jusqu’au Villar-d’Arène et les cols qui la commandent étaient mis en état de défense. Sur cette ligne, la meilleure possible, selon d’Aiguiton, Berwick déplaçait de temps en temps ses troupes, selon les changements de position de l’ennemi, afin de lui en présenter toujours le gros. Cette défensive eut un succès complet et il reprit les mêmes dispositions dans les campagnes de 1710 et 1711. Le 14 octobre 1712, de retour de son expédition en Italie, il se rendit avec son état-major de Briançon à Vizille (Id., XI, 182.) La guerre était finie.

Il est évident que, pendant ces campagnes, la route se maintenait en bon état par l’usage qu’on en faisait. Malgré l’absence de réparations, elle paraît avoir été très praticable, car le trajet de Berwick en une journée n’est pas le seul exemple de cette rapidité de voyage. Aucun ouvrage n’est mentionné dans les documents civils, excepté le travail sans fin d’entamer le rocher à Rivoirans (Arch. Int. Daupb., С. 1.). Comme il fallut le payer, en 1708, avec une partie de l’argent destiné à la construction des églises dans le Diois, il est probable que le manque de fonds explique cette négligence.

Mais la route avait fait sa réputation sous Catinat et sous Berwick et désormais les soins ne lui manquèrent pas. Pourtant, dix années s’écoulèrent avant qu’on s’en occupât sérieusement.

À suivre…

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