TRAVAUX HISTORIQUES SUR L’OISANS 2/7

Col du Lautaret, par Henri Ferrand, Henri (1853-1926). Édition : 1890-1926 – Source Gallica

Étude Géographique et historique sur la route du Lautaret
Archive Persée

Sur le même sujet : 
Le monument Scott au Lautaret

Travaux historique
1re partie, 2e Partie

II. — Les solutions historiques

L’étude historique de la route du Lautaret — en désignant par ce terme, non pas le passage créé par la nature, mais le chemin qui est l’œuvre de l’homme — nous montre que, dans le passé, elle a existé seulement par moments et que ce n’est que récemment et peu à peu qu’elle s’est fixée sur le terrain comme une institution permanente. Sans doute un sentier quelconque a toujours pourvu aux besoins purement locaux, mais les tentatives de création d’une véritable route sont disséminées. On les découvre à certains moments quand il existe, premièrement, quelque nécessité politique, militaire ou autre de circulation sur cette ligne, et, secondement, un pouvoir capable d’entreprendre la construction d’un chemin bien organisé et doué de certaines ressources mécaniques. Les pauvres habitants de la montagne, même s’ils comprenaient l’utilité d’une route qui mène plus loin que le plus proche champ de foire, n’ont pas les moyens qu’il faut pour le travail. Les régions alpines sont lentes à s’agréger à une grande organisation politique. Ainsi, la combinaison de circonstances nécessaires ne se rencontre pas souvent, jusqu’à l’époque de l’entière prépondérance de la monarchie française dans ces pays. Avant cette date, elle se présente sous la domination romaine et pendant le développement du pouvoir delphinal. Ensuite, la monarchie s’occupe de la route par moments jusqu’à ce que celle-ci ait mérité, par ses services dans la guerre, une attention constante. La route joue son rôle dans les guerres de la Révolution, et l’Empire des Napoléons achève sa construction que l’Empire des Césars avait probablement commencée. Dans chacune de ces périodes, nous étudierons, autant que les renseignements à notre disposition le permettront, les circonstances particulières de son apparition, son état de viabilité et l’importance historique dont elle a joui.

1 — La Solution Romaine.

Il n’y a guère de voie alpine dont on n’ait pas fait commencer l’histoire par le passage d’Annibal, et celle du Lautaret n’est pas une exception, malgré le peu de facilité qu’elle paraît offrir au trajet d’une grande armée. On a aussi cru que César s’était servi de cette ligne à l’occasion de sa première entrée en Gaule (De Bell Gall., I, X.). Mais il ne s’agit pas d’une route proprement dite jusqu’à l’époque de la domination des Alpes par les lieutenants d’Auguste, vers l’an 30 avant J.-C, et de leur organisation sous l’autorité de Rome. Dès ce moment, nous sommes invités à voir dans les vallées de la Romanche et de la Guisanne une belle route romaine, dont le tracé et la construction ont été décrits avec tous les détails, mais dont l’existence n’a jamais reçu une preuve indiscutable. Brunet de l’Argentière constata cette croyance déjà en l’année 1754, et plusieurs ouvrages l’ont élargie et enracinée depuis. Il importe d’examiner sérieusement ses fondations. Son soutien le plus sérieux est une donnée de la Table itinéraire de Peutinger, répétée, avec quelques variations légères, par l’Anonyme de Ravenne. Or, la Table de Peutinger est une copie d’un document d’origine inconnue et de date fort incertaine qui, selon Desjardins (Introduction à la Table de Peutinger), accuse la main de deux rédacteurs, dont le plus moderne est responsable de l’inscription du réseau des voies. Ce qui est plus grave c’est que les indications géographiques n’existent presque pas dans cette carte où les lignes des routes n’ont aucun rapport avec la configuration du terrain. Tout ce qu’elle nous donne est une ligne arbitraire qui lie Grenoble (Gularo) à Briançon (Brigantio), dont la longueur (42 lieues gauloises ou 93 kilomètres) se rapproche plus de celle de la route du Lautaret (117 kilomètres) que de toute autre. Sur cette ligne sont marqués les noms de quatre stations (l’Anonyme de Ravenne en donne cinq), dont quelques-uns ressemblent plus ou moins aux noms modernes ou du moyen âge. C’est peu de chose pour la fondation d’une théorie aussi précise et aussi détaillée. Pourtant l’existence d’une route romaine dans l’Oisans n’a rien d’improbable, vu les circonstances de l’époque. On est tenté de se lancer dans l’hypothèse et de reconstruire ainsi son histoire.

Dans l’organisation de cette partie des Alpes après la conquête, la vallée de la Guisanne, avec celles de la Clairée et de la Haute-Durance, fut ajoutée aux domaines de Gottius, roi de Suse (Segusio [Amm. Marc. XV. — Tropea Alpium : Arch. de Suse. — Cf. Rey, Royaume de Cottius, ch. III.]). Ce dernier, qui tenait son royaume à la condition d’y créer et maintenir des routes, en aurait fait établir une, sans perdre de temps, parmi ses nouveaux sujets, pour leur convenance et la sienne. La vallée de la Romanche, au contraire, faisait partie de la province narbonnaise, gouvernée par les officiers du Sénat. Ceux-ci, aux prises avec la partie la plus difficile de l’œuvre de construction et peu intéressée aux chemins de ce coin obscur et pauvre, se seraient bornés à l’amélioration des sentiers vicinaux que les Uceni, sans doute possédaient. On ne les voit guère lutter avec les obstacles de la vallée de la Haute-Romanche à un moment où l’emplacement des centres d’attraction des environs n’exigeait pas une communication directe sur cette ligne, quand tous les courants politiques, commerciaux et militaires suivaient la voie de Turin (Augusta Taurinorum) à Arles (Arelate). Ce serait plutôt quand il s’agissait d’arriver du Mont-Genèvre aux villes du Rhône moyen, Lyon, Vienne, Valence, que l’embranchement par le Lautaret aurait été utile. L’union des deux chemins vicinaux pour en faire une seule grande route aurait donc été exigée par le développement de la Gaule septentrionale. Elle aurait en même temps été facilitée par la centralisation administrative, résultat de la croissance du pouvoir impérial, qui avait pour effet d’homologuer l’action du gouvernement de Suse et des officiers du Sénat.

La présence d’une route romaine dans la vallée de la Guisanne et l’Oisans ne paraît donc pas improbable. Malheureusement on ne peut pas appuyer cette théorie de son développement général avec des détails bien définis sur son utilité ou son tracé. Nulle mention de ses services n’existe. Pour déterminer son cours, nous avons les quatre stations nommées par la Table de Peutinger, Stabatio à 8 lieues de Briançon, Durotincum à 7 lieues de Stabatio, Mellosedum à 10 lieues de Durotincum et Gatorissium à 5 lieues de Mellosedum et 12 de Cularo. L’Anonyme de Ravenne en ajoute une cinquième, Fines, entre les deux dernières. Leurs noms et leurs distances relatives s’accordent si peu avec ceux des villages où on les a placées — Stabatio au Monêtier-de-Briançon, Durotincum au Villard-d’Arène, Mellosedum à Mizoën, Gatorissium à La Garde — que plusieurs savants (Commission de la Carte des Gaules. Voir Desjardins, Introduction à la Table de Peutinger.) ont préféré les rechercher sur la route de Gap, Gatorissium au Lac du Petit-Chat, Durotincum aux Diguières, Stabatio à Chabotte. À propos de cette opinion, on peut observer que, sur la carte l’embranchement de notre route sur celle de la Durance a lieu, non pas à Briançon, mais à quelque distance au sud. Seulement, dans un débat où toute la géographie est si vague, on ne peut guère attacher une importance sérieuse à ce point minutieux.

Il nous reste à considérer la signification des deux monuments qui existent sur le terrain. L’archéologie moderne constate simplement l’absence complète des preuves d’origine romaine soit pour Rochetaillée, la longue corniche à l’entrée de la plaine du Bourg-d’Oisans, soit pour la « porte romaine » de Bons, l’arche brisée avec ses ornières, ses bancs et son approche creusée dans le roc, si souvent décrits. Ni une seule lettre d’inscription, ni même les caractéristiques ordinaires de l’œuvre des Romains ne se trouvent dans l’une ou l’autre. Mais l’absence de restes archéologiques ne prouve pas que la route n’ait pas existé. La montagne est un terrain singulièrement défavorable à leur préservation. L’homme aussi a contribué à leur disparition. En outre de la probabilité que les paysans aient arraché les pierres qui restaient pour s’en servir, nous avons les témoignages d’un exemple de cette œuvre de destruction. Brunet de l’Argentière nous dit (Mémoires historiques sur le Briançonnais, 1754. Ms. de la Bibliothèque de Grenoble.), en parlant du chemin de Briançon à Gularo, « on découvrit des vestiges de ce dernier en 1722 entre le village du Mont de l’an et la rivière de Romanche, au-dessous dudit village à mi-cotte il y a un reste de chemin et un arc fait dans le roc avec des degrés pour monter dessus, que les gens du pays appellent Porte Sarrazine » ; — un titre qu’il conteste. Malheureusement, l’occasion de cette trouvaille fut une réparation de la route et l’ingénieur en charge ne ménagea pas ces restes de l’antiquité quand ils le gênaient. Qui sait quel témoignage précieux a péri avec le « mauvais et gros pavé » dont le sieur Doucet de Lucé, dans son devis (Arch. Int, Dauphin., P. Et Ch., C. 1.), ordonna la destruction avec une telle nonchalance ?

Quoique l’inutilité de discuter sur le tracé de la route soit évidente, vu cette grande pénurie de renseignements, on ne peut pas s’empêcher d’observer en conclusion que la théorie (Roussillon, La Voie romaine de l’Oisans) qui la ferait monter sur les plateaux de Paris et de Brandes paraît peu fondée. La Combe de Malaval ne présentant pas d’obstacle au passage de la route, il n’était pas nécessaire de la tracer sur la première de ces hauteurs. Les mines de Brandes, dont le service l’aurait attirée sur ces hautes surfaces, n’ont jamais fourni les preuves d’avoir été exploitées par les Romains et n’ont même donné à aucune époque un produit assez considérable pour rendre probable que ces derniers s’en soient sérieusement occupés. Le sujet de la voie romaine du Lautaret étant entouré d’une ombre si épaisse, on ne peut guère mieux faire que de se borner à constater son extrême probabilité, sans s’étendre sur les détails de son existence.

À suivre…

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