TRAVAUX HISTORIQUES SUR L’OISANS 3/7

Col du Lautaret, (Hautes-Alpes, France), par Duchemin, Émile (1862-1914), édition 1890-1914, – Source Gallica

Étude Géographique et historique sur la route du Lautaret
Archive Persée

Sur le même sujet : 
Dans la tourmente du Lautaret

Travaux historique
1re partie, 2e Partie, 3e partie

2 — La Solution Delphinale.

Après le départ de ses créateurs, la route romaine disparut, engloutie par la montagne, et, pendant plusieurs siècles, une raison et les moyens de son rétablissement manquent également. Le lien qui avait rattaché cette région à l’Italie était brisé. Le pays, soumis à l’autorité nominale des souverains lointains de Bourgogne, d’Arles et du Saint-Empire, était en proie à l’anarchie. Des envahisseurs barbares, Lombards et Sarrazins, le ravageaient. Les arts mécaniques étaient presque inconnus. Enfin, vers le xie siècle, un gouvernement effectif commençait à surgir dans le chaos, celui des comtes d’Albon, Dauphins de Viennois. On remarque avec intérêt que leurs domaines s’étendent de la région de Grenoble vers le Briançonnais par la ligne de la route du Lautaret. Ceci est prouvé par plusieurs donations de biens fonciers enregistrées dans les cartulaires de Cluny, d’Oulx et ailleurs.

Il paraîtrait naturel que, pour la consolidation de leurs états, ils y aient entretenu un moyen de communication ; mais ils appartenaient à une époque où on laissait aux pieds des passants la tâche de créer le chemin. Nul témoignage de travaux sur la route n’existe, à moins que nous ne comptions pour tel Rochetaillée qu’en 1803 on appelle, sans autre qualification (Arch. Isère, L. 369 [3]. Voyage du Préfet de l’Isère.) « l’ancien chemin pratiqué lors du lac », c’est-à-dire le lac Saint-Laurent, qui existe au XIIe siècle dans la plaine de l’Oisans (Cette théorie paraît très vraisemblable. Le lac aurait à ce point sa profondeur la plus grande, puisqu’il n’était qu’une nappe d’eau superficielle étalée sur la plaine doucement inclinée. Le pied de la falaise que longerait ordinairement le chemin le plus direct entre le Bourg-d’Oisans et les villages d’aval baignerait alors dans les eaux. Creuser une galerie dans une roche tendre comme celle-là serait un ouvrage nécessaire et pas trop difficile pour les gens du pays. Nous avons dit que les preuves d’origine romaine y manquent complètement.) Mais quoiqu’on négligeât les travaux d’art, une circulation assez intense avait lieu sur la voie naturelle. Jusqu’au moment où les Dauphins devinrent maîtres de la route de Gap, vers 1200, elle était l’artère de la partie orientale de leurs possessions. Une population considérable est indiquée là par le nombre des églises qui s’y trouvaient (Collino, Cartulaire ďOulx. — Marion, Cartulaire de V Église Cathédrale de Grenoble.), dont les affiliations à Grenoble ou à Oulx ont dû stimuler le trafic. Beaucoup de pèlerins qui se rendaient à Rome ou à la Terre Sainte par le Mont-Genèvre se servaient de la route du Lautaret qui abrégeait, même si elle ne les adoucissait pas, les rigueurs de leur voyage pénible. Pour leur venir en aide, le dauphin André fonda, dans l’année 1202, les hospices de l’Oche, du Lautaret et de la Magdeleine (Vallentin, La Route romaine de l’Oisans.) qui étaient entretenus avec soin par ses successeurs. À la fin du xve siècle, des établissements semblables existaient aussi à Vizille, à Séchilienne, au Bourg-d’Oisans, au Mont-de-Lans — ce dernier « fondé par le nommé Cépier, du Bourg-d’Oisans (Cartulaire de Grenoble.) », — au Monêtier-de-Briançon et à la Magdeleine près de Saint-Chaffrey (Vallentin, op. cit.) Des commerçants aussi sans doute fréquentaient la route, car ceux qui se rendaient en Italie étaient tenus de passer par Grenoble, selon le privilège accordé à la ville par le dauphin Humbert lors de son abdication en 1349 (Prudhomme, Histoire de Grenoble, p. 209.). Des Lombards étaient établis au Bourg-d’Oisans en 1378 (Renseignement de M. Raoul Blanchard.). Les mines sur le plateau de Brandes et ailleurs fonctionnaient, au moins par moments (Prudhomme, op. cit., p. 40-266.)

Mais ces faits épars sont tout ce que nous connaissons de la route du Moyen âge. Sa condition et son tracé, sauf aux endroits où ce dernier est indiqué par les hospices, nous sont complètement ignorés. On ne peut guère se figurer une seule route bien définie, sauf peut-être dans les gorges de Livet et la Combe de Malaval, où le terrain ne permet que peu de variations dans son cours. Quand le tracé n’était pas ainsi dicté par la nature, entre Vizille et Grenoble, à travers la plaine marécageuse du Bourg- d’Oisans, dans le bassin de La Grave et la vallée de la Guisanne, il est probable que les besoins des villages dispersés ont créé plutôt des réseaux de petits chemins locaux dont le trafic direct se servait selon que les uns ou les autres étaient plus viables. Heureusement, avec le xvie siècle commence une période où nous sommes mieux renseignés.

3 — La Solution de la Monarchie française.

La route dans les guerres d’Italie.
La fin du xve siècle réunit toutes les conditions nécessaires à une apparition de la route du Lautaret dans l’histoire. Le Dauphiné, après avoir hésité pendant longtemps entre les états qui l’entouraient, a fini par se rattacher définitivement à la France. La monarchie française qui tourne ses forces nouvelles contre l’Italie, en a besoin, comme de la porte des Alpes. Dès le commencement du xvie siècle, la lutte de l’homme avec la montagne, longtemps négligée, est sérieusement entamée. Nous possédons plusieurs documents de l’année 1509, dont l’un décrit le passage de la troupe de Bayard par l’Oisans, pendant que l’autre nous permet d’imaginer quel était l’état du chemin qu’ils suivaient. Au mois de mars 1509, Louis XII, qui préparait la guerre contre Venise, manda à Gaston de Foix, gouverneur et lieutenant-général du Dauphiné, sa prochaine arrivée à Grenoble, d’où il partirait pour l’Italie.

Incessamment le gouverneur (Arch. Isère, B. 3140.) « à ce que mondit seigneur et son train ne puissent tomber en aucun danger ou nécessité », donna à une commission de quatre personnes la charge de préparer l’étape de Grenoble jusqu’à Suze, de faire faire les réparations nécessaires aux chemins et d’accélérer la marche des gens de guerre si elles en trouvaient dans le pays. Comme on ne voulait pas que la nouvelle armée nationale imitât les désordres des Suisses, il ajouta que ces gens de guerre seraient tenus de payer leur nourriture, « selon et en ensuivant les ordonnances sur ce faictes ». On entreprit donc des réparations sur les routes, et dans le courant de l’année suivante, on dépensa des sommes considérables sur celle du Lautaret (Arch. Isère, B. 2906.). Du 16 jusqu’au 20 mars 1510, cette route fut suivie par la compagnie de fantassins de Bayard que précédait, comme fournisseur de l’étape, le commissaire Guigues Baudet, dont le récit (Arch. Isère, B. 3140.) est fort intéressant.

Après une conférence avec le seigneur Bayard, Baudet se rendit à Vizille où il trouva les hommes de ladite compagnie déjà logés. Il enjoignit aux autorités de la ville de fournir aux soldats tout ce qui leur était nécessaire, afin qu’ils n’eussent pas de raisons de maltraiter les habitants, et promit qu’ils payeraient tout. La plupart se débarrassèrent dans la suite de cette obligation en disant qu’ils n’avaient pas d’argent, mais ils ne se conduisirent pas mal. Le même soir, pour éviter un refus à cause du manque d’avertissement, Baudet alla jusqu’au Bourg-d’Oisans, où il fit des conventions semblables pour que la troupe pût vivre « pacifiée et honeste ». Le lendemain, comme la compagnie devait arriver le soir à La Grave, le commissaire se transporta en premier lieu au Mont-de-Lans, où il accepta l’offre des habitants de fournir un repas léger, du pain blanc, du vin et du poisson aux militaires quand ils traverseraient leur village ; et ainsi, ces derniers vinrent se loger à La Grave. Le jour suivant, arrivés au Monêtier, ils annoncèrent qu’ils n’en pouvaient plus, étant épuisés par la longue marche des deux journées précédentes et par les fatigues de la montagne et de la route. Au Monêtier ils furent bien reçus et, le 20, ils arrivèrent à Briançon. En effet, les fatigues, sans parler des périls de la route, ont dû être considérables, à juger de la condition de celle-ci par l’état des réparations de la même année. Malheureusement la date exacte manque pour ce document ; ainsi, nous ignorons si les travaux étaient déjà exécutés lors du passage de la troupe de Bayard ou non (Avant cette date [16 mars] la neige devait les empêcher ; mais on n’en parle pas dans le compte rendu du trajet.) Ils avaient lieu précisément aux endroits qui ont toujours donné le plus de souci à ceux qui ont veillé à l’entretien de la route. Aux environs de Vizille, il fallait faire un fossé, des arches et une levée pour détourner la Romanche, éventrer le rocher pour élargir le chemin et jeter deux ponts sur les eaux qui le traversaient.

Près de Séchilienne, « au chemin appelé le Rappostz, lieu fort dangereux et périlleux, et auquel en plusieurs pars n’y avait qu’un pié et demy de large », il fallait « brusler » la roche pour élargir ledit chemin de cinq pieds et demi. On construisait en même temps un pont près de Gavet, évidemment en pierre, car il est fait mention du : mortier. A Rochetaillée, la rivière fut contenue par une levée de douze cents pas de longueur. Il n’y a pas de détails des réparations faites « en la montaigne de Lemps » ; mais nous apprenons qu’au Pas de l’Oulle (La Grave) le roc fut escarpé sur la longueur de soixante pas, « où le chemin n’avait que environ ung pied et demy de large ».

Ces documents nous montrent très bien le développement de la route sur ses deux côtés. En premier lieu, elle est entrée comme ligne de transport dans son rôle militaire. On ne peut pas supposer que le trajet ci-dessus décrit fut un événement isolé. Depuis la première expédition de Charles VIII, en 1594, les armées avaient souvent passé par Grenoble et Gap pour se rendre en Italie. Il est tout naturel de supposer que les fantassins se soient servis de la petite route, afin de diminuer l’encombrement de la grande. La commission de Baudet s’explique suffisamment par les nouveaux soins qu’on appliquait à l’ordre et au bien-être de l’armée, sans croire qu’il fut envoyé comme explorateur dans un pays inconnu. Ses craintes pour la réception de la troupe par le Bourg-d’Oisans font penser que les gens du pays n’avaient que trop l’expérience de ces circonstances. En second lieu, nous voyons que la piste du Moyen âge est maintenant renforcée par des travaux d’art, assez savants d’ailleurs, à ses points les plus vulnérables. Le rocher de Rivoirans, le pont de Gavet, les marais autour de Rochetaillée, le Mont-de-Lans, les fondrières de Villard-d’Arène sont les cinq endroits où la nature s’oppose le plus à la solidité de la route. C’est ici donc que commence la longue lutte entre ses créateurs et les agents de destruction.

À suivre…

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