DE RIOUPÉROUX À KARKHOV, LETTRE DE NICOLAS BAZILINE
Source : Archives André Glaudas. Extrait de la revue du « Front national des écrivains de France. »
Date d’édition : 20 mars 1952
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Lettre de Nicolas Baziline
Karkhov (Karkhiv), 26 janvier 1952.
Cher Camarade !
Je suis né le 29 novembre 1930, à Rioupéroux dans le Dauphiné. J’ai passé mon enfance dans les belles Alpes, au milieu du peuple français épris de liberté. J’aime beaucoup la France, ainsi que mes parents. Mon frère, durant l’occupation allemande, a pris une part active à la Résistance, mon père a pris une part active à la libération de l’Oisans et de la vallée du Grésivaudan, dans les rangs du maquis et du groupe Oisans, dans l’armée. À Rioupéroux, on me connaît bien. Mon nom est Baziline Nicolas.
Lorsque je quittai la France, les ennemis de l’Union soviétique disaient à ma famille : « Où allez-vous ? Savez-vous ce que vous faites ? En U.R.S.S., dès votre arrivée, on vous enverra en Sibérie, où vous périrez en peu de temps. »
Je vous serais très reconnaissant si, dès votre arrivée en France, vous faites publier ma lettre par la presse démocratique française. Je veux dire aux calomniateurs : Non, vous n’avez pu nous empêcher de revenir dans notre Patrie. Non, je ne suis pas en Sibérie. Sachez que la Sibérie n’est plus ce qu’elle était avant la Grande Révolution Socialiste d’Octobre. Maintenant, je me trouve à Karkhov où je fais mes études à l’Institut Pédagogique des langues étrangères, et je serai fier d’aller en Sibérie travailler, dans la Sibérie Soviétique. Je n’ai pu faire mes études à l’école Vaucanson de Grenoble, car mon père était ouvrier. Ici, à côté de moi, sont assis, à l’Institut, des enfants d’ouvriers, de kolkhoziens, d’officiers, et même, ne vous étonnez pas, car c’est la réalité soviétique, les enfants qui n’ont pas de parents. Je reçois du gouvernement la bourse. Encore en France j’étais maladif et l’année passée, je suis tombé gravement malade ; je fus obligé de me coucher à l’hôpital. À l’hôpital, je fus soigné par les meilleurs docteurs, ce qui ne m’a rien coûté. Le 10 mai 1951, j’ai quitté Karkhov pour un mois. Ce mois, je l’ai passé dans un sanatorium sur les bords de la mer Noire. Le gouvernement a pris les frais pour lui. Ma sœur Nina fait ses études à Tambov dans une école secondaire, et veut continuer ses études dans une école supérieure, et elle continuera ses études, car dans la Constitution stalinienne, il est dit « que chaque citoyen soviétique a le droit à l’éducation ».
Le peuple français sait cela, mais cela, les richards, les ennemis du pays des Soviets ne veulent pas le savoir.
Dans vos propagandes, ennemis du pays des Soviets, vous montrez le bolchevique avec un couteau entre les dents. Sachez que le bolchevique, chez nous, c’est l’homme qui est tout entier au peuple, à sa Patrie et son parti communiste ! Jeunes Français, la jeunesse soviétique ne veut pas la guerre. La jeunesse soviétique sait que vous ne voulez pas faire la guerre au pays de Zoïa et d’Oleg Kochevoï. L’U.J.R.F. (NDLR : Union de la jeunesse républicaine de France, puis à partir de 1956 Mouvement Jeunes communistes de France), je t’envoie mes meilleurs vœux de jeune communiste soviétique. À toi, jeunesse de Rioupéroux, à vous, mes meilleurs amis d’enfance Roger Ribat, Paul Tournou, Lucie Bonnenfant, Alexis Pinel, et à vous tous, chers amis, je vous envoie un bonjour de Karkhov, je vous envoie tous mes meilleurs vœux, je veux vous voir heureux comme je le suis. Vous, les communistes français, à vous, cher camarade secrétaire de la cellule de Livet et Gavet, camarade Bonnenfant, je vous serre fraternellement la main.
À toi, peuple français, je souhaite, au plus vite, d’être libre de l’occupation américaine. Je sais, Français, que tu aimes la liberté. La liberté, il faut la gagner. La victoire sera difficile, mais elle viendra.
Cher camarade Paul (NDLR. Eluard), je m’adresse à vous, à vous le meilleur représentant de la littérature française. J’aime vos poèmes, je vous aime parce que vous êtes un Français, un Français tel que Victor Hugo. Vous êtes pour la paix, moi aussi. Vous ne me con naissez pas, moi je ne vous connais que par vos livres, mais nous avons les mêmes idéaux.
Ce mois-ci, j’ai commencé à écrire en langue française un livre sur la vérité, vue par mes yeux. Pour écrire ce livre, je me servirai des matériaux historiques. J’ai vu l’occupation allemande en France, j’ai vu l’Allemagne de L’Ouest, l’Allemagne de l’Est et la Pologne. Je vois la réalité soviétique, je veux écrire tout ce que j’ai sur le cœur. Peut-être un jour, à un congrès ou bien à une soirée organisée en l’honneur de l’amitié de nos deux pays, nous nous rencontrerons, et là on pourra causer à loisir. Je veux, par votre intermédiaire, que les calomniateurs sachent que je suis vivant et heureux, et que leurs mensonges sonnent comme une cloche perdue dans les déserts. Je veux envoyer aux meilleurs Français mes meilleurs vœux et souhaits.
Je pense que vous ne refuserez pas ma demande.
D’avance, je vous suis très obligé.
Je vous serre amicalement la main.
Un étudiant que vous ne connaissez pas.
P.-S. — Je vous serai très obligé si vous me faites savoir de vos nouvelles et des amis français que j’aime tant.

