La Bérarde, il y a vingt ans
Source Gallica : L’Illustration dauphinoise
Date d’édition : 31 juillet 1887
Sur le même sujet :
– Excursion à la Bérarde…
– Essor de la Bérarde 1890
Tout récemment a eu lieu à la Bérarde, au fin fond de l’Oisans, l’inauguration de l’hôtel-chalet, construit par les soins et avec l’argent de la Société des Touristes du Dauphiné. C’est là un progrès qu’il faut saluer hautement avec toute la force de l’affection que l’on porte à la France, et au Dauphiné, l’un de ses plus beaux joyaux.
L’auteur de ces lignes a peut-être plus que personne le droit de le faire. Il sait, pour y être allé en touriste à une époque où n’existaient et n’étaient près d’exister, même en projet, ni le Club Alpin Français, ni la Société des Touristes du Dauphiné, ce qu’était, il y a vingt ans, en 1867, la Bérarde. Et, peut-être lui pardonnera-t-on de citer, parmi les souvenirs de son voyage d’alors, consignés dans un article du Correspondant d’octobre 1872, ceux qui montrent le mieux les changements opérés, non dans les sites merveilleux de nos montagnes, mais dans l’hospitalité qu’y peuvent recevoir les visiteurs qui s’appelaient alors : quelques-uns, et qui se nomment aujourd’hui ou qui se nommeront bientôt, espérons-le : Légion.
Deux guides de Chamounix, Jean Carrier… et Alexandre Tournier…, m’étaient venus joindre à Chambéry, avec cordes, haches, couvertures et tout l’attirail usité et indispensable en pareille occurrence. Grenoble, le Bourg-d’Oisans, Venosc, Saint-Christophe nous virent passer tour à tour et s’étonnèrent de notre accoutrement et de nos projets. Nous eûmes bientôt atteint les Étages, et, sans nous y arrêter, poursuivîmes jusqu’à la Bérarde.
Arrivée au-dessous des Écrins, la vallée tourne brusquement à droite avec le Vénéon, vers le sud-est, tandis qu’à gauche, dans la direction du nord, s’ouvre le vallon des Étançons d’où le Montriond descend. Au point de jonction des deux torrents, et dans l’angle qu’ils forment, on aperçoit un groupe de sept à huit pauvres cabanes, entourées de quelques maigres pièces de seigle, que des enceintes de pierres défendent contre l’envahissement des galets roulés par les eaux : c’est la Bérarde.
Rien, de plus sauvage que la nature au sein de laquelle se trouve comme perdue cette petite agglomération d’habitations humaines. De tous côtés l’on ne découvre que rochers nus, sombres et escarpés, que crêtes aiguës et déchiquetées, que glaciers suspendus aux flancs des montagnes, d’où ils semblent toujours prêts à se précipiter. Les sommets, que ne protège plus depuis longtemps aucune végétation, subissent, sans défense, l’action incessante et destructive des agents atmosphériques. Dans cette guerre sans trêve où l’avantage définitif ne leur reste jamais, ils s’amoindrissent chaque jour, et, si leur puissante masse n’en paraît pas sensiblement diminuée, il n’y a qu’à regarder à leurs pieds pour mesurer l’étendue de leur défaite. Bloc par bloc, parcelle par parcelle, ils croulent depuis des siècles dans les vallées qu’ils remplissent de leurs décombres. Le sol a disparu sous les débris entassés. Les eaux se frayent péniblement un passage entre les amas de ruines, qui les dérobent souvent à la vue et sous lesquels leur triste murmure semble être le râle funèbre de quelque Titan écrasé. Le voyageur est presque constamment obligé de cheminer sur des rocs éboulés de toute grandeur et de toute forme, tandis que d’autres, semés au-dessus de lui, sur des pentes où ils paraissent à peine retenus, sont pour lui comme une menace perpétuelle. Les glaciers eux-mêmes, en certains endroits, et, parfois sur un parcours très considérable, cachent entièrement leur surface sous un linceul de pierres, qu’ils emportent avec eux dans leur marche lente, mais continue ; pareils, en quelque sorte, à ces réprouvés de l’Enfer de Dante, condamnés à se traîner misérablement et sans relâche sous de pesantes chapes de plomb. N’étaient le gémissement des eaux ou les mugissements du vent qui se brise contre les cimes ; le cri plaintif de quelque marmotte réfugiée dans un trou du roc ou le croassement de quelqu’un des rares corbeaux qui hantent ces solitudes ; les bêlements confus et affaiblis des brebis que des pâtres, venus de la Camargue et de La Crau, amènent chaque année sur les maigres gazons épars çà et là dans les gorges les plus retirées, ou la vision rapide d’un chamois qui gravit à la course, dans le lointain, des pentes neigeuses, on se croirait transporté sur une planète inconnue, sur un monde détruit, où le mouvement et la vie se sont éteints à jamais.
Une des chaumières blotties, pour ainsi parler, les unes contre les autres, au centre du désert que je viens de décrire, celle des guides Rodier, bien connue des membres de l’Alpine Club, reçoit les voyageurs et nous offrit à nous-mêmes sa modeste, mais cordiale hospitalité. Une couche de paille pour la nuit ; pour les repas, du lait, des œufs, des pommes de terre, de vieux lard et de mauvais vin, voilà, si l’on y joint une soupe à la farine qui constitue une véritable spécialité, tout le confortable qu’on y trouve. Malgré cela, j’y ai passé, retenu par l’incertitude du temps, quelques journées qui ne manquaient pas de charme. Il me souviendra longtemps, en particulier, d’une soirée qui s’est gravée dans ma mémoire comme un ravissant petit tableau d’intérieur rustique.
C’était un dimanche ; dans la vaste cheminée, le feu flambait joyeusement. À un des coins de l’âtre, sur un tas de menu bois, l’aîné des garçons, âgé de dix ans à peine, s’était endormi, fatigué de ses courses dans la montagne, et rêvant, sans doute, à quelque rocher escaladé, à quelque oiseau aperçu, à quelque racine découverte pendant la journée. Sur sa figure paisible, empreinte déjà de ce sérieux que donne la contemplation journalière des grandes scènes de la nature, se jouaient capricieusement, comme autant de douces caresses, les reflets rougeâtres de la flamme. J’enviais ce tranquille sommeil, cette profonde quiétude des sens et de l’âme, que n’a encore troublée nulle tempête. À l’autre coin, assis sur un vieil escabeau, le cadet, un lutin de sept à huit ans, attachait sur moi des yeux vifs et curieux qui ne me quittaient pas d’une minute, tandis qu’un sourire de contentement s’épanouissait sur ses lèvres toutes les fois que je le regardais moi-même. Entre lui et un berceau grossier se tenait accroupi et grommelant un petit chien-loup, aux poils noirs et rudes, au museau effilé, à l’œil ardent et sauvage. Dans son fauteuil, non loin du foyer, le vieux grand-père, vigoureux encore, causait avec nos guides, parlant avec une naïve fierté et la complaisante prolixité de son âge, de ses exploits Alpes très et des voyageurs qu’il avait conduits et parfois sauvés. Le père, debout, l’écoutait avec son placide visage et son large sourire. La mère, enfin, balançait dans ses bras un dernier né, encore dans les langes, en lui fredonnant une chanson dans le patois du pays.
Et moi, je m’enivrais silencieusement de cette scène charmante dans sa simplicité et sa fraîcheur.
C’était le 14 juillet, au soir. Le lendemain nous quittions la Bérarde pour nous rendre à Ville-Vallouise…, d’où nous comptions pouvoir faire plus commodément l’ascension projetée.
Les impressions des voyageurs qui iront admirer, dorénavant, notre grand massif ne seront pas, en ce qui concerne la Bérarde, tout à fait les mêmes.
En 1877, le Guide Joanne portait encore :
« BÉRARDE [La] — Aub. Rodier (on couche dans le grenier, sur le foin). »
Le distingué président de la section du Club Alpin Français de Grenoble, M. Henry Duhamel, qui est chargé de reviser ce Guide
pour la partie Alpes Françaises (et l’on ne pouvait confier cette mission à personne qui soit plus capable de la bien remplir), aura à modifier complètement cette indication.
Le grenier à foin s’est transformé en spacieux et confortable hôtel.
Lui aussi aura voulu réaliser l’audacieuse et belle devise de l’alpinisme : Excelsior !
HENRI VINCENT

