Essor de la Bérarde en 1890

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La Bérarde, chalet-hôtel « Société des touristes Dauphinois », phote de M. Henri FERRAND, début XXe, source Gallica, Fonds d’archives de la Bibliothèque municipale de Grenoble.

ESSOR DE LA BÉRARDE EN 1890
Comment le village reculé de la Bérarde est devenue une des stations les plus renommées de la montagne.

Archive Gallica : Titre : Grenoble-revue, publication mensuelle illustrée
Édité par : Baratier & Dardelet (Grenoble)
Parution : le 15 août 1890

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LA BÉRARDE

Au cœur même des Alpes dauphinoises, en plein massif du Pelvoux, on rencontre à 1738 m. au-dessus du niveau de la mer quelques misérables chaumières formant le hameau de la Bérarde et dont l’existence, naguère encore ignorée de la plupart des Dauphinois eux-mêmes, est aujourd’hui connue aux quatre coins de l’Europe. De nombreux voyageurs français, anglais, suisses, italiens, allemands, autrichiens, belges et hollandais sont tour à tour venus dans cette région reculée et maintenant la Bérarde est une des stations les plus renommées de la montagne.

Comment cet humble hameau est-il sorti de son obscurité ? Certes les voies ferrées (un chemin de fer reliera bientôt le Bourg-d’Oisans à Grenoble) passent loin de ses portes et les chemins qui y conduisent sont bien ardus ; le ciel n’a répandu autour de ses toits de chaume ni les charmes d’une luxuriante végétation, ni la tiédeur enveloppante des climats chauds ; le sol y est ingrat, la végétation rare et l’air vif, malgré l’abondance des eaux et l’éclat du soleil.
Mais s’il est perdu dans la montagne, il occupe une position exceptionnelle au centre d’un massif montagneux, riche en beautés d’une merveilleuse grandeur, à la base des principales cimes de ce massif et au point de jonction des chemins conduisant aux cols ouverts dans ses chaînes de montagnes ; cette position a su attirer l’attention d’une génération d’hommes, d’autant plus épris de la nature qu’elle est plus austère ; enfin des sociétés alpines se sont fondées pour faciliter l’accès de nos Alpes et la Bérarde bientôt a vu s’élever un chalet-hôtel destiné à abriter ses visiteurs : là est tout le secret de sa fortune.

— Le massif du Pelvoux a souvent été comparé à un gigantesque fer à cheval dont le sommet se trouve vers la Bérarde et dont les extrémités et l’ouverture aboutissent au Bourg-d’Oisans. Il se compose d’une grande chaîne de montagnes principale, à laquelle viennent se souder plusieurs chaînes secondaires : de chacune d’elles surgissent, hardis et superbes, des sommets, pour ainsi dire innombrables dont les principaux sont la Meidje (pic occidental, 3,987 m.), la Grande-Ruine (3,754 m.), la Barre-des-Éscrins (4,103 m.) point culminant du massif, le Pelvoux (3,954 m.), les Rouïes (3,634 m.), le pic d’Olan (3,578 m.) et les Fétoules (3,465 m.).

A l’intérieur de ce grand cirque de montagnes s’ouvre une vallée principale, celle du Vénéon, dont les eaux se jettent dans la Romanche, près du Bourg-d’Oisans ; les vallées extérieures sont celles de la Romanche, de la Guisanne, de la Gyronde, de la Severaisse et de la Bonne. — La vallée du Vénéon communique avec ces dernières, dont les points de ralliement sont La Grave, le Monêtier-de-Briançon, Ville-Vallouise, la Chapelle-en-Valgaudemar et Valbonnais, par de nombreux cols, notamment : la brèche de la Meidje (3,369 m.), le col du Clôt des Cavales (3,128 m.), le col des Escrins (3.415 m.), le col de la Temple (3,383 m.), le col du Sélé (3,302 m.), le col du Says (3,136 m.), le col du Chardon (3,092 m.) et le col d’Olan (2,962 m.), pour ne citer que les plus connus.

Cimes et cols sont en pleine région glaciaire. La plupart des glaciers de cette région, tels que le glacier du Mont-de-Lans, le glacier Blanc et le glacier de la Pilate sont remarquables par leur étendue, leurs séracs, leurs crevasses. Quelques-uns, le glacier de la Pilatte entre autres, sont facilement accessibles dans leur partie inférieure.

Or, la Bérarde, par sa situation au fond même du fer à cheval, est le point de départ naturel des excursions à faire dans ces parages.

— Ces excursions étaient assurément de nature à tenter tout à la fois les touristes, simples promeneurs ou artistes, les amateurs d’escalades et les savants. Les uns pouvaient y trouver l’attrait de la variété des sites, de l’aspect grandiose des sommets, des effets magiques de la lumière sur tes roches noires ou rougeâtres et sur les nappes immaculées des glaciers, du bruissement des cascades vertigineuses ou du grondement des torrents écumeux ; les autres, y chercher tes émotions des ascensions difficiles, les joies vivifiantes des difficultés vaincues et l’enivrement de l’immensité et de la sublimité des panoramas des hautes cimes ; d’autres enfin y satisfaire leurs goûts scientifiques et y faire ample moisson d’observations fructueuses sur la formation de nos montagnes, sur leur composition, sur le régime des glaciers et sur tes particularités de la flore alpine dans ces régions élevées.

Aussi il y a bientôt vingt ans, les touristes français et étrangers obéissant à des sentiments divers, sentiments de patriotisme et de virilité pour les uns, de curiosité et de besoin de la nouveauté pour les autres, d’amour de la grande nature alpestre pour tous, levèrent les yeux vers ces régions inexplorées dont quelques audacieux, véritables pionniers de l’alpinisme en Oisans, avaient révélé les merveilles. Ils remontèrent le cours du Vénéon, arrivèrent à la Bérarde, en firent leur quartier général et bientôt les formidables chaînes du massif du Pelvoux furent abordées et étudiées, les cols glacés furent franchis, les cimes les plus hardies escaladées et vaincues.

— Ce mouvement, d’abord timide, s’accentua rapidement grâce à l’activité des sociétés alpines et notamment de la société des Touristes du Dauphiné, qui fut fondée en 1875. Des la première heure, notre société dauphinoise comprit toute l’importance, au point de vue de l’alpinisme, de la station de la Bérarde et elle ne tarda pas à y créer un gîte modeste, mais convenable dans la maison du guide Rodier. À peine la nouvelle en était-elle répandue dans le monde des touristes que ceux-ci vinrent plus nombreux frapper à cette porte hospitalière ; bientôt même l’insuffisance manifeste de cette première installation rendit nécessaire la construction d’un chalet, répondant à tous tes points de vue, aux légitimes exigences des voyageurs et dès 1886 la société des Touristes fit édifier à la Bérarde un chalet-hôtel vaste et confortable (gérant : M. Tairraz, de Chamonix). C’est qu’aux grimpeurs, venu les premiers, avaient bientôt succédé les touristes de tous rangs, promeneurs, savants, artistes, qui, s’ils n’avaient pas l’ambition de leurs devanciers, voulaient au moins voir ces vallées, ces glaciers et ces pics si vantés et si attrayants à des titres divers, en admirer tes aspects variés et saisissants, en scruter les abords et les parages accessibles et en rapporter des souvenirs qu’ils seraient heureux de répandre et de perpétuer. Chaque année, en effet, les annuaires des sociétés alpines françaises et étrangères, publiaient les récits de ces nouveaux venus, là photographie vulgarisait les sites de la Bérarde et la peinture, par des œuvres dues au pinceau d’un dauphinois (M. l’abbé Guétal), le premier peut-être parmi les peintres de la montagne, fixait à jamais sur des toiles vivantes de sincérité, de vérité et de poésie l’image de l’Alpe austère, mais sublime du massif du Pelvoux.

Aujourd’hui l’impulsion est donnée : tous les ans, au retour de l’été, les voitures plus nombreuses et mieux organisées de l’Oisans transportent chaque jour des touristes jusques à Bourg-Daru. De là, l’alpenstock à la main, ces voyageurs remontent la vallée du Vénéon, traversent le chaos grandiose du formidable clapier de Saint-Christophe, franchissent sur un pont rustique le saut du fougueux torrent du Diable et après avoir fait halte à Saint-Christophe, en face des pics et des glaciers des Fétoules, merveilleux décor fermant l’horizon au sud, ils cheminent au pied des immenses murailles de rochers qui bordent la vallée, saluent d’un regard d’admiration la magnifique cascade de la Lavey, les rives verdoyantes du Vénéon aux Étages (une oasis pleine de charme au milieu de ces régions sauvages) et viennent enfin demander l’hospitalité au nouveau chalet-hôtel, où ils trouvent le confort qui permet de séjourner et de se préparer à l’exploration des monts et des glaciers voisins.

C’est ainsi que la Bérarde qui, dans des temps déjà reculés, avait vu apparaître de rares voyageurs entraînés par l’amour de la science comme le minéralogiste Guettard, le naturaliste Villars, le géologue Élie de Beaumont (ces trois voyageurs ont visité la Bérarde successivement en 1775, en 1786 et en 1830) et, à une époque moins lointaine, mais assez ancienne aussi, quelques ascensionnistes hardis, est maintenant visitée par de nombreux touristes de tous rangs et de tous pays et que son nom est devenu célèbre à l’égal de ceux des stations les plus connues et les plus fréquentées des grandes Alpes.

A.C.

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