ÉLIANE ET LES ALPES
Correspondance en 1900
Sources Retronews : Journal Gil Blas, 9 octobre 1900
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Ma chérie,
Tu ne peux pas t’imaginer dans quels paysages je promène mes effrois. Mon mari a voulu, comme tout le monde, explorer les terrains tragiques où le capitaine Defrance n’a laissé aucune trace de son passage ; c’est, comme tu le sais, sur le chemin du Lautaret à Saint-Michel de Maurienne, en passant le Galibier.
Cette route, après celle du Stelvio, qui joint le Tyrol à l’Italie, est la plus haute de l’Europe ; c’est te dire combien se complaît là mon amour des altitudes qui a vaincu mon ancien goût pour la mer.
Nous sommes partis de Grenoble, — gorgés de gratins de queues d’écrevisses et de soufflés de foies de volaille — pour le Bourg-d’Oisans qui, par l’un de ses hôtels et par ses décors tourmentés, rappelle vraiment l’Oberland français. Je ne veux pas, à cause du prix de la réclame, te dire où nous avons retrouvé Auguste Laporte, ce jeune ingénieur aux yeux de perles noires, qui, l’année dernière, t’envoyait des paniers de sa prétendue chasse, en oubliant d’enlever l’étiquette du marchand de la rue du Havre ; il s’est marié divinement et il ne nemrodise plus que pour son compte. Il a raconté à mon mari certaine histoire de gorges, où il y avait des courants à capter ; je n’ai compris qu’à la fin qu’il s’agissait des gorges de la Romanche et de la Bourne dont on veut utiliser l’eau pour l’électricité, mais je n’ai guère confiance. Les gorges de ces rivières sont d’ailleurs, comme celle de la Vernaison, corsetées de rochers qui protègent leur âpre vertu, et les ingénieurs et autres conquérants de la pierre et de l’eau pourront se râper les doigts à leur attaque.
Depuis le Bourg-d’Oisans, la voiture monte durant quatre heures jusqu’à la Grave. À gauche et à droite tombent perpendiculairement des étendues effroyables d’ardoises, de schiste, de gneiss et même de granit ; c’est de l’épouvante pétrifiée qui s’écroule en blocs mortuaires ; il a dû se livrer là jadis un combat des anges et des géants, et ces murailles tombales abritent les morts de la lutte surhumaine. Ces dévalées de rocs semblent elles-mêmes en proie à des conflits séculaires ; elles se heurtent et se coupent du tranchant de leurs arêtes terribles et se menacent de leurs dents nues.
On attend des catastrophes shakespeariennes dans ce décor dantesque.
A la Grave, on nous présente Tairraz, l’homme le plus jeune qui ait ascensionné le Mont-Blanc ; il joignait à peine sa douzième année, quand il affronta le monstre réputé alors indomptable ; aujourd’hui, il, n’accepte une invitation à déjeuner que sur une passerelle de neige et un rendez-vous aimable que sur un pont de glace : il doit la faire fondre. Il nous présente, à son tour, aux glaciers du Rateau, du Tranchet, de la Girose ; j’incline ma révérence devant de si haute situations, mais le Pic de la Neige (SIC) m’impressionne jusqu’à la terreur.
Et nous voici repartis, emprisonnés dans des horizons de vertiges et d’abîmes, penchés sur des cryptes profondes, écrasés parfois par la retombée des voûtes interrompues, qui surplombent la route. Nous traversons des tunnels nocturnes où saignent des lanternes voilées de suie ; au bout, heureusement, brille un miroir de jour.
Et l’on monte, l’on monte, l’on monte.
Les rocs se tapissent maintenant d’un gazon roussâtre ; mais il ne pousse là comme arbustes que de pauvres croix de bois, indicatrices des cadavres enfouis par les tourmentes et dont les branches se convulsent sous les assauts des orages. Cette végétation funéraire se renouvelle, hélas ! trop de fois sur ces talus sauvages jusqu’au Villard d’Arène, où l’on accède par des défilés en délire.
Enfin, dans une heure, à deux mille soixante-quinze mètres d’altitude, nous toucherons le Lautaret. Il sera temps, car la pluie nous submerge, le vent nous suffoque, et la grêle nous flagelle comme de menues et furieuses brisures de verre.
Je ne vois plus rien que des tourbillons effarés, je n’entends plus rien que les cognades du vent, contre l’airain de la montagne ; j’évoque de folles funérailles d’éléments.
Heureusement, nous arrivons. On me porte de la voiture dans la pièce chaude du magnifique refuge ; des jeunes filles aux yeux consolants nous enveloppent dans des couvertures chaudes et me versent dans la bouche des alcools héroïques ; inutile d’ajouter que mon mari et Auguste Laporte ont bu chacun un litre de rhum bouillant : tu les connais. Ils ont dû en absorber un autre sans difficulté après que je suis allée me coucher.
Le lendemain, nous fîmes connaissance d’Alexandre Bonnabel à qui le Journal et le Matin ont délégué récemment en ambassadeurs les rois de l’interview, lesquels l’ont proclamé le « monarque de ces déserts », Il est mieux que cela, cet homme que le parquet de Briançon, la famille Defrance et les officiers d’un régiment de génie ont élu pour chef et à qui le gouvernement a promis la croix s’il retrouve des indices de l’infortuné capitaine. Il est la providence des touristes égarés, des cochers annuités, des bergers malades, des voyageurs en détresse. Il est même le protecteur des botanistes savants, puisqu’il a su entretenir toute une flore paradoxale et charmante dans la neige de son enclos. Il a le front têtu, le sourire dur, les yeux lointains, et le corps sec comme un coup de trique ; il ignore encore le goût du vin pur et de l’alcool ; mon mari ne peut pas comprendre cela.
Nous avons suivi le chemin parcouru par cet officier, nous croyons que, pressé par le temps, il a voulu franchir à la nage un torrent qui roule à la fois de l’eau et de la terre, et qu’ayant trop présumé de ses forces, il a été enseveli et noyé. Ce qui est certain, c’est que la justice de la famille et l’armée n’ont plus d’espoir qu’en Bonnabel pour pacifier leurs angoisses.
Depuis que je t’écris, on dirait que des grands escadrons d’oiseaux ont, à coups de bec, troué les rideaux de nuages, car des profondeurs bleues s’ouvrent dans le ciel ; les glaciers paraissent des guerriers cuirassés de diamant, brandissant des bannières d’azur ; ces paysages de désastres et d’agonies se transforment sous l’or magicien du soleil, comme un mois de novembre qui s’illuminerait d’aurores de juin ; ces hautes dalles de basalte noir semblent du marbre pavoisé, ces gouffres d’ombre sont envahis par des prodiges de clarté, tout se rejoint et fulgure, c’est splendide !
Mauricette devait venir me rejoindre ici ; je le lui ai déconseillé. Elle est destinée aux plages à la mode, vouée aux stations potinières, aux casinos à petits chevaux couronnés et à opérettes éculées ; elle ne comprendrait pas la grandiosité fabuleuse de La Grave et du Lautaret ; elle ne saurait pas savourer l’hostilité des horizons, le deuil cendreux des collines, l’inquiétude des hauts déserts ; mais à toi, ma chérie, qui sais le charme des neiges infécondes et la magnificence des régions désolées, tu y trouverais un sublime abri pour tes malaises poétiques.
Adieu, ma petite Emma, viens me rejoindre si tu peux ; j’irais te chercher au Bourg-d’Oisans, dans la résidence qui est en face l’arrivée du tramway de Grenoble ; en tous cas, ne traite pas ton Eliane de bas-bleu somnambulique, et reçois tous ses baisers roses, blonds, mauves et aimants.
ÉLIANE.
Pour copie à peu près conforme : GEORGE VANOR.

