L’AMÉNAGEMENT HYDRO-ÉLECTRIQUE DU VÉNÉON 1946
Source : Archives André Glaudas
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Ce document, rédigé par P. Vaschalde en 1946, constitue une enquête de géographie économique recentrée sur l’aménagement hydro-électrique du bassin du Vénéon. Ce texte s’inscrit dans une période charnière où les Alpes passent d’une exploitation locale de l’énergie à une intégration dans un réseau national.
L’AMÉNAGEMENT HYDRO-ÉLECTRIQUE DU VÉNÉON 1946
PETITE ENQUÊTE DE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE EN OISANS
par P. VASCHALDE
Les travaux d’aménagement hydro-électrique du bassin du Vénéon et des bassins affluents (Lauvitel et Muselle surtout), commencés en 1941, se poursuivent toujours.
Ils ont abouti déjà à la mise en service, en février 1944, de l’importante centrale de Pont-Escoffier, pour le compte de la Société Hydro-Électrique de Savoie (Cette société a antérieurement réalisé la conduite de Bissorte, celles d’Izourte et de Gnioure, et doit faire la conduite forcée de l’Arvan.), filiale de la Compagnie Alais, Froges et Camargue.
Jusqu’à présent, la grande innovation du point de vue technique consiste dans la réalisation d’une conduite forcée unique avec emploi de tuyaux autofrettés à frettes souples, expressément résistants.
On insistera d’abord sur le caractère essentiellement régional de la « chute du Vénéon ». L’industrie de l’aluminium, née dans les Alpes depuis quarante ans, s’est développée tout près des sources de l’électricité, dans les hautes vallées alpestres ou pyrénéennes. À ce moment, les usines utilisant toute l’énergie produite par les centrales contiguës, qui, équipées de dynamos, fournissaient aux tensions d’utilisation l’énergie en courant nécessaire à l’électrolyse de l’alumine.
Les transports d’énergie à longue distance étaient, à cette époque, pratiquement impossible. Les usines d’aluminium marchaient très fort au moment de la fonte des neiges, et se mettaient en veilleuse en hiver, d’où mauvaise utilisation du matériel et du personnel.
Depuis plus de quinze ans, la construction de réservoirs saisonniers et l’interconnexion électrique par lignes de 150 et 220.000 volts ont rendu possibles, dans le temps et dans l’espace, des déplacements d’énergie permettant de mettre à tous moments de l’année et en tous points d’utilisation, le courant nécessaire à la disposition des industries et de la population.
Ainsi, les centrales hydro-électriques des Alpes, du Massif central et des Pyrénées fonctionnant sous des régimes hydrauliques qui se complètent, et soutenues au moment des creux inévitables à l’aide de barrages saisonniers, reliées entre elles par des lignes d’interconnexion, débitant sur un réseau national, peuvent répondre à tous les besoins de la consommation.
I. — CE QUI EST DÉJÀ RÉALISÉ.
La « Chute du Vénéon », comprise entre le Plan du Lac, où se trouve la prise d’eau, et Pont-Escoffier, emplacement de la centrale, à 1 km en amont du confluent Vénéon-Romanche, est une chute d’eau au fil de l’eau. La chute brute atteint 400 m. avec un débit de 16 à 17 m³ par seconde ; la puissance installée est de 70.000 CV. Le bassin versant, d’une superficie de 250 km², est un bassin avant tout glaciaire, dominé de tous côtés par les plus hauts sommets de l’Oisans : depuis le Râteau, au nord, jusqu’aux Rouies, au sud, en passant par la Meije (3.987 m.), la Barre des Écrins (4.103 m.), les Bœufs Rouges et le Massif des Bans. C’est le cœur même de l’Oisans avec Saint-Christophe, patrie des guides, d’où une route aussi étroite que célèbre s’élance audacieusement vers la Bérarde, conduisant alpinistes de toutes nationalités vers ce rendez-vous obligé des fervents de haute montagne, glaciers fascinants et roche nue aux sublimes dépouillements de protogyne.
Le Vénéon offre à l’utilisation normale ses hautes eaux du 15 mai au 15 septembre environ.
La prise d’eau du Plan du Lac consiste tout d’abord en un barrage assez modeste (20 m.) du torrent, équipé d’un déversoir évacuateur de crues arasé à la cote de retenue normale (1.166 m.) et d’un barrage mobile de 4 vannes de 3 m. 25 de haut.
La prise d’eau proprement dite se trouve sur la rive droite, perpendiculairement au barrage, muni d’un dessableur d’un type nouveau, mais encore imparfait au gré des ingénieurs de la centrale, puisque les sables et autres matériaux en suspension parviennent encore en trop grande quantité aux augets et aux injecteurs des turbines qu’ils risquent de détériorer rapidement. À l’aval du dessableur, une chambre de mise en vitesse de l’eau précède l’entrée dans la galerie d’amenée souterraine.
L’exploitation courante de la prise d’eau comporte trois périodes bien distinctes :
– période de basses et moyennes eaux, en automne et en hiver, avec débit variant de quelques m³ à 17 m³.
– période de hautes eaux de 17 à 60 m³.
– période de crues au-delà de 60 m³.
L’intérêt commande, en période de basses et moyennes eaux, de ne pas perdre d’eau, de manière à produire le plus grand nombre de kilowatts-heure possible. Tous les dispositifs d’évacuation doivent être fermés ; pourtant, avec les apports solides énormes du torrent, à la suite d’orages, il faut, en permanence, un dispositif de dessablement.
La prise d’eau de Plan du Lac, commencée en août 1941, a été terminée en novembre 1943, et les travaux ont été exécutés en deux phases, pour permettre le libre passage du Vénéon, dont les crues normales peuvent atteindre 160 m³/seconde.
La galerie d’amenée (cf. carte) représente un travail beaucoup plus conséquent que la prise d’eau elle-même ; longue de 6.700 m., elle est revêtue sur 2.000 m. La pente est de 1,7 pour 1000. La cheminée d’équilibre, à l’extrémité aval de la galerie, est également souterraine dans toutes ses parties : puits circulaire, chambre supérieure d’expansion, chambre inférieure destinée à parer au coup de bélier négatif de l’eau stoppée à l’admission.
Pour cette partie très importante de l’ouvrage, les travaux ont duré de début 1941 à début 1944. Au point de vue géologique, on a rencontré, en partant de la prise d’eau :
– le gneiss sur 2500 m. de longueur (fenêtre 1),
– le schiste, sur 1100 m. de longueur (fenêtre 2)
– les grès houillers, sur 800 m. de longueur
– le gneiss et quartzite, sur 2200 m., cette dernière partie très pénible à perforer (fenêtre 3).
On a attaqué la galerie aux deux bouts et en trois points intermédiaires reliés à l’extérieur par des « fenêtres » de 130 à 380 m. de long ; les fenêtres sont numérotées dans le sens amont-aval, avec retour par la rive gauche dans les nouveaux travaux en cours dont nous parlerons plus loin.
À la limite des schistes et des grès, dans un terrain identifié par M. Gignoux comme étant du Trias, de très importantes venues d’eau ont rendu les travaux très difficiles (1).
La conduite forcée, longue de 400 m., est également souterraine en majeure partie ; elle a été terminée à la fin de 1943.
Enfin, la centrale, commencée pendant l’été 1941, a été achevée à la fin de 1943. Elle comporte 4 groupes turbines Pelton avec alternateur de 18.000 KW chacun. Les barres de 10.000 volts, sont disposées en deux demi-usines débitant sur deux transformateurs de 27.500 KWH chacun. Le poste de haute tension est du type extérieur de 150.000, avec trois départs : le premier sur le Sautet, un autre sur la Romanche par St-Guillerme, le dernier sur la transversale Maurienne-Durance par le Lautaret. Cette dernière ligne permet le bouclage sur le Sautet par Embrun et Grisolles (Cube extrait : 105.000 m3. de roche en place ; béton mis en place : 20.000 m3.
Perforation avec super-marteau Ingersoll sur colonne avec injections d’eau destinées à diminuer la poussière et à rendre l’atmosphère de la galerie plus supportable aux mineurs ; mais les ouvriers emploient de préférence le petit marteau Montabert. Le chargement des déblais se fait par de petites pelles électriques ou pneumatiques.)

II. — AMÉNAGEMENTS EN COURS.
Actuellement, de nouveaux travaux ont été entrepris, depuis la libération du territoire, sur la rive gauche du Vénéon. Il s’agit, cette fois, dans la mesure du possible, de corriger le « creux d’hiver » de la prise d’eau de Plan du Lac : pour y parvenir, il faut aller chercher l’eau où elle se trouve, c’est-à-dire aux réservoirs naturels que constituent les lacs Lauvitel et de la Muselle, ce dernier plus petit, mais intéressant également de par sa situation tout à fait parallèle et intermédiaire (cf. carte).
Le Lauvitel est un magnifique lac naturel d’un bleu profond : 1500 m. de long — 500 m. de large — et 65 m. de profondeur, le seuil étant constitué par un énorme éboulis allongé de verrou glaciaire. Vu de loin, on croirait presque que le barrage est artificiel, tant la ligne de crête de l’éboulis présente un aspect rectiligne et régulier. Malheureusement, ce seuil n’est pas le moins du monde imperméable, et c’est pourquoi le projet d’aménagement de ce lac en grand barrage-réservoir saisonnier n’a pu être envisagé (Volume de la réserve d’eau : 10.000.000 m3. [La répartition entre les entreprises par le Génie civil s’établissait comme suit :
– Prise d’eau : PITANCE.
– Galerie d’amenée : PASCAL et DALBERTO, Grenoble.
– Conduite forcée : MOLLEX, Aix-les-Bains.
– Centrale : PEROL, Lyon.
– Baraques pour les ouvriers et le matériel : CÂBLES et MONORAILS de Grenoble.])
Des résurgences sont très apparentes en plusieurs points de la masse de l’éboulis et sont parfaitement visibles de la route. D’où des variations importantes du niveau du lac : le lac se remplit à la fonte, le débit des fuites augmente puis baisse en octobre, mais reste tout de même supérieur aux apports (10.000 litres par seconde — minimum en mars-avril : 220 litres par seconde). Le plan d’eau baisse de 26 m. pendant cette période. Cependant, la dérivation des eaux à l’aval du lac représente tout de même pour la chute du Vénéon un appoint important d’énergie en hiver.
En conséquence, une deuxième galerie d’amenée est en cours de percement dans le versant gauche de la vallée du Vénéon. D’une longueur sensiblement égale à celle réalisée sur la rive droite, elle doit conduire en hiver au Plan du Lac les eaux de Lauvitel et celles du torrent de la Pisse issu du lac de la Muselle.
Pour l’été, au contraire, les pentes des galeries sont calculées de telle sorte que les eaux captées, après fermeture de l’admission au Plan du Lac iront alimenter une deuxième conduite forcée de 300 m. de hauteur à établir au niveau de l’actuelle fenêtre 6 (cf. carte), c’est-à-dire à peu près à la limite des bassins versants du Lauvitel et de la Muselle, à 3 km. en amont de la centrale principale.
Au bas de cette nouvelle conduite forcée s’installera une petite centrale forte d’une turbine seulement, et destinée à ne fonctionner qu’en été, saison pendant laquelle le Plan du Lac n’a nullement besoin de l’apport du Lauvitel pour fournir le débit nécessaire à la centrale de Pont-Escoffier.
Les travaux de percée progressent actuellement avec régularité : 8 m. environ par jour pour chacune des deux fenêtres intermédiaires — fenêtres 6 et 7 — 70 prisonniers allemands travaillant aux déblais dans la galerie ; la direction compte un an encore pour l’achèvement des galeries.
Les plus sérieuses difficultés se sont présentées jusqu’à présent à la fenêtre 6 pour la percée en direction Lauvitel. Les ingénieurs se sont heurtés là à une zone de schistes et de grès complètement broyés avec grosses venues d’eau et risques d’éboulement ; il a fallu abandonner la percée à peine amorcée et s’enfoncer davantage dans le versant, de 200 m. environ, pour reprendre ensuite les percées latérales. Encore, les géologues, en particulier M. Gignoux, n’ont-ils pu garantir que de semblables broyages ne seraient plus rencontrés ; les froissages et les failles apparaissent d’ailleurs parfaitement visibles à ce niveau sur le profil de la surface du versant.
Enfin, les projets d’équipement du bassin du Vénéon ne s’arrêtent d’ailleurs pas à Plan du Lac. Les techniciens ont déjà visé plus loin et plus haut. Ils ont élaboré un plan de travaux portant sur plusieurs dizaines d’années et comportant, notamment, l’aménagement du Vénéon à la hauteur de Champhorent, en amont de Saint-Christophe, et l’utilisation du torrent des Étançons.
Et cependant, n’est-il pas naturel d’accorder le mot de la fin au conservateur et admirateur des sites naturels ?
Eh bien ! pas de condamnation sévère. Il était évident que l’aménagement de cette chute ne devait pas se faire au détriment de la beauté de la vallée du Vénéon, cette grandiose échappée vers les sommets les plus beaux et les plus sauvages des Alpes : auge glaciaire aux puissantes murailles, aux splendides épaulements et emboîtements typiques, jalonné sur son cours inférieur par les véritables oasis que sont les Ougiers et Bourg-d’Arud, tournées par l’aride Clapier de Saint-Christophe, et se terminant au pied des Écins dans un paysage presque lunaire, mais animé par l’eau qui jaillit de tous côtés et les glaciers qui étincellent sous un ciel déjà méditerranéen.
La Commission des Monuments Naturels et Sites a eu son mot à dire.
En fait, on reconnaîtra que : les galeries d’amenée ne modifient en rien le paysage, puisqu’entièrement souterraines, la conduite forcée est peu visible, sauf sur deux sections assez restreintes ; la centrale de Pont-Escoffier elle-même, couverte en ardoises du pays, a vu ses murs peints de la couleur des roches en place environnantes. La prise d’eau de Plan du Lac est beaucoup moins esthétique, mais suffisamment petite et de faible élévation au-dessus du niveau des eaux. Pour l’instant, il nous semble que la détérioration la plus flagrante des sites provient des percées aux fenêtres intermédiaires (1-2-3-6-7), où l’énorme volume des déblais jetés à pleins wagonnets sur les versants forme au-dessus des fenêtres d’immenses éboulis blanchâtres descendus jusqu’au lit du Vénéon, après avoir emporté les quelques arbres déjà très rares qui se trouvaient là : véritable cône de déjections sur lesquels aucune végétation n’a encore réussi à prendre racine.

