UNE NUIT DANS L’OISANS
ou les plaisirs décevants du « Camping »
Source Gallica : Le Brûleur de loups, résumé mensuel de la vie dauphinoise
Date de parution : 01 juillet 1922
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UNE NUIT DANS L’OISANS
ou les plaisirs décevants du « Camping »
J’étais vivement tenté par les plaisirs, un peu théoriques, je le crains, du camping. Seul, il autorise une évasion temporaire des mille contraintes de la vie, dite civilisée, et si je n’allais pas jusqu’à décider comme ce couple de jeunes mariés américains, dont on s’est tant gaussé, ces derniers temps, de brûler en autodafé, au pied d’un cèdre géant robe et veston, pantalon, combinaisons, chemises et tricots du docteur Rasurel et de vivre dans les grands bois, aussi nu qu’un poulet plumé, du seul produit de la chasse et de la pêche — ce qui, dans les taillis de Vouillant, ne doit pas représenter une alimentation bien carnée — du moins, j’imaginais l’heureux concours de circonstances qui me permet trait de passer dans un site élu, sous la toile légère de la tente, une quinzaine de jours dans la reposante intimité des arbres et du menu peuple de la forêt.
Le ciel, qui m’a infligé nombre d’expériences désagréables, touché sans doute de ma résignation que je voudrais croire philosophique, a bien voulu m’épargner celle-là. Une conversation d’un quart d’heure avec un ami a suffi amplement à modifier le sens de mes aspirations. Voici, d’ailleurs, en primeur, le compte rendu que publiera prochainement la « Revue du Camping », par quoi mon ami se propose de galvaniser l’enthousiasme des adeptes de la vie en plein air intégrale :
Quitter Grenoble, abandonner ses amis, renoncer à de vieilles habitudes, aux commodités domestiques pour bonifier le dividende des actionnaires des hôtels de tourisme où votre bon garçonnisme sans façon doit s’accommoder de l’étiquette britannique dans ce qu’elle a de contraint et d’empesé, tout cela frise bien l’extravagance. On parle de quitter la poussière et l’air croupi des villes et l’on va renifler des relents de cuisine, d’essence pour autos et d’huiles lourdes dans un petit trou très cher de la montagne où le pauvre petit clairon d’un coq vite enroué est avantageusement remplacé, dès les petites heures du matin, par les appels rageurs de trompes et de klaxons et les explosions cascadantes d’un moteur rétif.
J’omets à dessein d’autres ennuis, d’autres désillusions que la vie d’hôtel réserve à ses victimes, spécialement à celles que n’alourdit point une bourse bien garnie. Nous décidions donc, ma femme et moi, de « faire du camping », et la lecture d’ouvrages spéciaux et enthousiastes, la discussion des itinéraires, la recherche du point de campement et le choix d’un matériel nous procura un avant-goût des joies qui nous étaient promises sous la tente.
Enfin, nous partons. Nantis de havresacs, sacs tyroliens, musettes, gourdes, bidons, rouleaux de toiles de tente et paquet de couvertures, je suis aussi chargé qu’un pépère de la territoriale, un soir de relève. Je me fais l’effet de Tartarin, tel qu’il émergea de la brume maussade aux pensionnaires morfondus de l’hôtel du Grand Righi. On rigole un peu dans le tramway.
Poupette est très rouge et s’absorbe dans la lecture du dernier roman de M. Pierre Benoît.
Moi, je fume énergiquement ma courte pipe, à qui un repos de trois ans a donné une redoutable âcreté. Il fallut ensuite fréter un mulet, cela n’alla point sans de longs et énervants palabres et la nécessité de laisser entre les mains du conducteur, le prix d’une confortable ballade en autocar, de Grenoble à La Bérarde et retour.
Enfin, seuls ! Repartis, mule et muletier, après que celui-ci acceptant l’offre imprudente que je lui fis, eût vidé plus qu’à demi une gourde de vin.
Vous nous voyez tous deux, les deux manches retroussées au-dessus du coude, affairés autour de la tente montée tant bien que mal, puis disposant à l’intérieur, dans un désordre pittoresque, le matériel de campement. N’était l’absence de la carabine, de la selle, de ses larges étriers de cow-boys et de la squaw, peau-rouge ou métisse, que remplace d’ailleurs fort avantageusement Poupette, on eût dit, ma parole, le repaire du roi de la Prairie, de Rio Jime lui-même.
L’ombre frémissante des mélèzes bleus, le chantonnement d’une source qui se fraie péniblement passage à travers une jungle odorante de menthe et de renoncules blanches, puis qu’un obstacle disperse en pluie de perles, la pureté glacée du ciel où rame à lents coups d’aile un épervier doré ; enfin, semblant tout proche, le dramatique chaos de pics sombres, d’éboulis fauves et de glaciers étincelants où sous nos yeux s’allument, s’altèrent et meurent aussi promptement qu’une étoile filante devance votre vœu, les couleurs délicates qui font la gloire des fleurs et des pierres précieuses, tout nous portait à la béatitude et nous goûtions vrai ment le charme infiniment rare de l’apaisement, de la quiétude et de la solitude.
Sur le soir vinrent quelques nuages. Des hordes de moustiques nous donnèrent l’assaut avec acharnement. Notre sérénité s’en trouva fâcheusement troublée. Poupette réclama ma pipe, dont l’âcre fumée me protégeait un peu.
Éructant d’atroces injures contre d’insaisissables adversaires, administrant des tapes vigoureuses là où je ressentais la piqûre du dard — dard ou trompe, je ne sais plus, — j’avais loisir de voir grimacer et pâlir la pauvre femme, jusqu’au moment où, la bouche contractée de dégoût, elle me tendit sans bienveillance cette pauvre pipe toute vernissée encore de la crasse des cantonnements : « Elle est ignoble », me dit-elle, puis s’en fut coucher. Je la suivis bientôt.
Commença alors la grande nuit dont je conserverai longtemps le souvenir. Cela débuta par de brusques réveils. Poupette prétendait servir de terrain d’exercice à un tas de bêtes que son imagination et sa frayeur travestissaient bizarrement. La chandelle allumée, je trouvai bien quelques cafards, des punaises de la variété alpestre — pas moins puantes pour ça, — des millepattes, des lombrics, des perce-oreilles, une grenouille verte, de toutes petites souris des champs qui poussaient parfois — on ne sait pourquoi — de petits cris voluptueux, mais enfin pas de rats, pas de serpents dont ma femme prétendait, d’une voix blanche, avoir senti l’abominable contact.
Mais voilà que le vent se lève, éveillant dans les mélèzes d’étranges musiques, de longs gémissements. De grosses gouttes s’écrasent sur la toile, une bourrasque fait vaciller la tente. La chandelle s’éteint. Je ne retrouve plus les allumettes et c’est l’obscurité intégrale, que zèbrent, parfois, des faisceaux d’éclairs, dont les arabesques cabalistiques sont pour moi les très clairs commentaires, bien qu’un peu pompeux, de cette vérité première qu’il est bien fou de se con fier, quand il existe des constructions de pierre, confortables et sûres, à de tremblantes maisons de toile. Nous restons toute la nuit cramponnés au mât oscillant de la tente, tels assurément que les naufragés de la « Méduse » sur leur tragique radeau, et échangeant des propos de circonstance qui vont de l’aigre-doux à l’exaspération incluse.
L’aurore vint, glacée, pâle et défaite comme au sortir d’une nuit de débauche. Sur l’étoffe détendue qui ne nous protège qu’à demi résonnent les tambours voilés de la pluie implacable.
J’ouvre la portière : nous sommes dans la plume, comme disaient les aviateurs quand ils constataient au matin, avec satisfaction, la présence d’une brume épaisse qui leur garantis sait la pleine jouissance d’une journée de repos.
Je suppose que votre conviction est faite, n’est-ce pas ? Aussi, passerai-je sur les épisodes qui suivirent, l’opiniâtreté scélérate de la pluie et la scène de ménage dont, mélèzes bleus, vous fûtes les témoins impassibles.
En tout cas, le lendemain, confortablement installés sur l’osier souple d’un rocking-chair d’un hôtel dont, seule la crainte de vous laisser supposer que tout ceci est une réclame payée m’empêche de donner le nom, livrés au plaisir sans heurts d’une lente digestion, nous écoutions avec délices la pluie crépiter sur le toit de la véranda, tandis qu’une jeune étrangère con fiait à l’ivoire d’un piano fatigué des confidences et des désirs d’une telle franchise qu’ils ne peuvent assurément être exprimés qu’en musique.
Louis Lombard.

