La Revanche du passé – Histoire de Noël 2/7

LA REVANCHE DU PASSÉ – HISTOIRE DE NOËL 2/7
Un roman court de Guy D’Eyliac
Hébergé, au cours d’un orage, par un vieux montagnard de l’Oisans, Jean Renaud est bouleversé par un récit de son hôte, son ancêtre, colporteur, était peut-être un criminel ! 

Source Gallica : Revue Guignol – cinéma des enfants
Date d’édition : 6 janvier 1935

D’autre récit :
Les fantômes du Freney-d’Oisans

LA REVANCHE DU PASSÉ  1/7 – 2/7

CHAPITRE II
LA CHEVALIÈRE

Le lendemain de grand matin, Jean Renaud quitta le chalet en compagnie d’Étienne. Le chien du vieux Souchey, un berger au poil rude, les précédait dans le sentier qui descendait vers La Grave. Les deux jeunes gens franchirent rapidement les dix kilomètres qui les séparaient du village. Tout en marchant d’un bon pas aux côtés de son compagnon, Jean Renaud regardait la Meije.
De gros nuages rebondis roulaient sur les sommets, ne découvrant que la chute des glaciers, chaos blanc d’arêtes vives aux longues stries d’ombre noire. Sur le bord de la moraine, la glace avait des reflets roses de pierres précieuses serties dans le roc gris.
La maison des Souchey s’élevait au centre du vieux village. C’était une antique demeure aux murs de pierre nue. Étienne poussa la vieille porte aux angles usés et Jean Renaud pénétra dans une salle obscure. Le jeune paysan alla jusqu’à une étroite fenêtre qu’il ouvrit. Jean put alors distinguer l’escalier de bois dans lequel Étienne s’engagea d’un pas lourd. Il héla son compagnon, absorbé dans la contemplation de la vieille salle.
— Vous venez, monsieur ? La bague est serrée là-haut, dans l’armoire de mon oncle.
Jean suivit son guide en tâtonnant. L’usure avait ménagé dans chaque marche une découpure arrondie. Une trappe pratiquée au-dessus de l’escalier, dans le plafond de la pièce, permettait d’accéder à l’étage supérieur.
— C’est une très ancienne maison, fit observer Jean Renaud.
Étienne, à demi engagé dans la trappe, répondit :
— Sûrement. Vous avez vu la date, sur la plaque de la cheminée ? 1624.
— Non. Je n’ai pas vu. Il fait si sombre.
Dans la chambre du premier étage, le jeune gars poussa le volet de bois de la fenêtre. Jean put admirer le vieux plafond aux poutres grossièrement tailladées, le grand lit clos et l’armoire de noyer décorée de naïves sculptures pratiquées au couteau. De cette armoire, Étienne tira une boîte de carton bourrée de petits paquets pliés dans des papiers jaunis. Les trésors de la famille, sans doute. L’un de ces paquets contenait la fameuse bague que le jeune paysan posa dans la main de Jean.
C’était une petite chevalière tout juste assez grande pour un doigt de femme. Jean s’approcha vivement de la fenêtre afin d’en examiner le blason. Il portait un chevron et trois étoiles. Étienne ne vit pas le flux de sang qui monta aux joues de son compagnon.
— J’en étais sûr ! marmottait celui-ci. C’est bien cela !
Mon arrière-grand-père avait de sérieuses raisons de dissimuler à tous son mystérieux passé.
La découverte qu’il venait de faire jetait le désarroi dans la pensée de Jean. Le devoir s’affirmait pour lui de rechercher la vérité et de réparer, dans la mesure où c’était possible, les torts que son bisaïeul avait dû causer.
Il remit la chevalière au jeune garçon.
— Savez-vous, lui dit-il, que, d’après les dessins qui sont gravés sur le chaton de cette bague, on pourrait retrouver le nom de la famille à laquelle elle appartenait ?
— Ce n’est pas possible !
— Je désirerais beaucoup entreprendre ces recherches,
poursuivit Jean Renaud. Mais auparavant, est-ce que cela ne vous contrarierait pas de montrer cette bague à mon ami, vous savez, ce jeune homme qui nous accompagnait hier, à l’Emparis ? Il est du pays. Il pourra peut-être nous donner d’utiles renseignements.
— Oh ! moi, je veux bien !
— Son hôtel n’est pas très loin d’ici, je crois. Je vais aller le chercher.
— Comme il vous plaira, monsieur. Moi, pendant ce temps, j’irai aux provisions. Vous pouvez amener votre ami ici dans une petite heure.
— C’est bon, je pars tout de suite à sa recherche. Au revoir, Étienne, et merci bien !
— À vot’ service, monsieur.
Jean eut vite découvert l’Hôtel du Galibier où il savait que son ami devait séjourner une semaine. Olivier Champieux achevait de s’habiller lorsque son ami pénétra dans sa chambre.
— Déjà toi, mon vieux Jean ? Bigre ! À quelle heure as-tu donc quitté l’Emparis, ce matin ?
— Oh ! à l’aurore !
— Sans avoir fait aucune découverte, n’est-ce pas ?
— Ça, c’est une autre question ! Peux-tu me consacrer ta matinée, Olivier ?
— Je veux bien. Quoi de neuf ?
— Rien de neuf, au contraire ; de vieilles histoires qui reviennent sur le carreau. Mon arrière-grand-père y est sûrement mêlé. Je viens te demander de m’aider à débrouiller l’écheveau. Ce n’est pas drôle, tu sais !
— Sérieusement, Jean, qu’est-ce que prouve ce vieux couteau ?
— S’il n’y avait que le couteau ! Ah ! mon vieux ! découvrir une affaire comme celle-là dans sa famille, c’est terrible ! Quand j’y pense, ça me prend à la gorge et ça m’étrangle !
— Tu te forges des idées…
Jean s’était laissé tomber sur le lit de son ami. Il secoua la tête.
— Les preuves sont là. Écoute ! Ce malheureux couteau que j’ai là dans ma poche, je l’ai découvert il y a plus d’un an dans notre maison de Belgique. La trouvaille était du reste inattendue. Je voulais abandonner ma petite chambre de collégien pour m’installer dans une grande pièce au second étage où je caserais mieux mes bouquins. J’ai commencé mon déménagement. En déclouant la glace qui décorait la cheminée, j’ai mis au jour une cavité large et profonde. Sous la poussière qui l’emplissait, il y avait un coffret que j’ai porté aussitôt à ma mère. Nous l’avons ouvert. Il contenait ce couteau, un nécessaire à ouvrage en or fin dont le dé était décoré d’un blason, une grosse chevalière d’homme portant ce même blason et une large enveloppe dont le cachet présentait les mêmes armes que tout le reste.
— Que contenait-elle ?
— Rien, ou presque. Une invitation à une noce, à la campagne. Pas de signature. L’enveloppe ne portait aucune suscription.
— Tu n’as pas cherché la famille à laquelle appartenait le blason ?
— Si, j’ai cherché… mais en Belgique. Je n’ai rien découvert.
— Jusqu’ici, je ne vois pas de preuves accablantes…
— Attends… Hier, tu te souviens, le vieux Souchey a parlé d’une bague en or, avec des dessins gravés dessus, — ce sont ses propres termes — que le porte-balle avait laissé tomber en fuyant. J’ai demandé à voir cette bague qui se trouve dans la maison de Souchey, ici, à La Grave.
Le petit berger vient de me la montrer.
— Eh bien ?
— Eh bien ! elle porte le même blason, les mêmes armes que tout le reste. Tu comprends, maintenant ?
— Peut-être !…
— Oh ! c’est clair comme le jour ! L’homme qui a perdu cette bague, l’homme qui s’est emparé du couteau et en a frappé un pauvre berger sans défense, est celui-là même qui a caché dans la cheminée de sa maison ledit couteau et ces objets qui proviennent tous d’une seule famille.
— Écoute, Jean, tu t’emballes trop vite… Le coffret était peut-être caché déjà dans cette cheminée avant que ton grand-père achète la maison.
— Ce n’est pas possible ; et c’est ce que je laisserai supposer aux propriétaires de ces objets en les leur restituant si toutefois je retrouve leurs traces. Tu comprends bien que je ne veux pas compromettre l’honneur des miens. Mais, pour moi, ma certitude est faite. Crois-tu que mon bisaïeul aurait ainsi dissimulé à tous ses origines et l’histoire de son passé, si ce passé avait été avouable ? Non, vois-tu, les faits s’enchaînent trop bien pour que je puisse conserver le moindre doute à ce sujet… Et c’est à moi, le représentant actuel de la famille, qu’incombe le devoir de réparer… dans la mesure du possible…
— Tout de même, poursuivit Olivier incrédule, on ne vole pas, pour les dissimuler dans le mur de sa maison, deux chevalières, un nécessaire à ouvrage, fut-il en or, et une vieille lettre. Je t’assure qu’il y a là un mystère…
Jean Renaud devint très rouge.
— Ces objets étaient trop compromettants à cause du blason qu’ils portaient. Le voleur n’aura pas osé les écouler. Mais peut-être en a-t-il écoulé d’autres… d’une valeur supérieure… et c’est bien ce qui me désespère !
— Écoute, mon vieux, tu te montes la tête, tu bâtis tout un drame sur des preuves bien fragiles. Remarque que je suis le premier à te conseiller de poursuivre tes recherches. Peut-être découvriras-tu que toutes ces suppositions sont sans fondement. En tout cas, je suis prêt à t’aider ; fais de moi ce que tu voudras… et crois bien que je serai muet comme la tombe.
— Merci, mon brave Olivier. Pour l’instant, je n’abuserai pas de toi. Je voudrais seulement que tu viennes examiner cette chevalière. Tu t’y connais peut-être mieux que moi en blason. Tu me conseilleras.
— Allons-y.
Quand ils pénétrèrent dans la vieille demeure des Souchey, Étienne n’était pas encore revenu. En l’attendant, ils examinèrent la salle où des générations de montagnards avaient vécu, terrés durant les interminables hivers autour de la vaste cheminée d’angle.
— Veux-tu que je te dise, mon vieux ? émit tout à coup Jean Renaud, la voix émue : ici plus qu’ailleurs, je me sens très proche de ce drame que nous a conté le vieux Souchey. Rien n’a changé depuis cette époque. La vie est restée la même et les années ont passé sans laisser de traces. Tiens, je n’aimerais pas rester longtemps dans cette maison. Il me semble que ce berger qui y a vécu jadis sortirait de quelque coin d’ombre pour venir me reprocher l’acte accompli par mon bisaïeul.
— Jean, tu te frappes, tu perds tout sang-froid, reprocha Olivier. Ce n’est pas en remuant tant de sentiments que l’on mène sérieusement une enquête.
— Tu as raison. J’ai tort de me démonter ainsi.
Étienne parut à ce moment. Il s’excusa d’avoir fait attendre les deux jeunes gens et monta chercher la chevalière. Dès qu’il l’eut entre les mains, Olivier s’avança sur le seuil de la porte pour mieux examiner le blason.
Jean le suivit en s’efforçant de maîtriser son émotion.
— Je vois, je vois, disait Olivier. En langage héraldique, voici comment on peut déchiffrer ceci : De gueule, au chevron d’azur, accompagné de trois étoiles d’argent.
Il tira un calepin de sa poche et nota soigneusement le renseignement. Puis il rendit la chevalière au jeune montagnard.
— Voilà. J’en sais suffisamment, maintenant, pour te rapporter dans quelques jours le nom de cette famille qui te préoccupe tant.
— Comment t’y prendras-tu ?
— Oh ! très simplement. Je vais partir pour Grenoble et chercher dans les archives de l’Isère. Sans aucun doute, j’y trouverai les détails que tu désires. Reste à savoir si cette famille existe encore de nos jours…
— Je ne peux pas accepter cela ! protesta Jean Renaud.
Tu ne vas pas prendre sur tes vacances, déjà bien courtes, pour me procurer ce renseignement !
Allons donc ! Je suis trop heureux de te rendre un aussi mince service. Et puis, tu sais que mes parents habitent Grenoble. Ils seront enchantés de me voir paraître. D’ailleurs, c’est l’affaire d’une journée. Je partirai demain matin. Reste à la Grave en attendant mon retour. Tu y retrouveras toute notre bande.
Jean secoua la tête.
— Non, je vais remonter là-haut. La solitude de l’Emparis est encore ce que je préfère en ce moment. Tant de pensées contradictoires s’agitent dans ma pauvre cervelle, si tu savais ! Alors, c’est bien entendu ! Tu ne dis mot à personne de ce que je t’ai confié ce matin ?
— Sois tranquille, vieux. Tu n’auras pas la moindre indiscrétion à me reprocher. Et je te le répète, ne te frappe pas !
Une poignée de main énergique scella ces derniers mots. Olivier lut dans le profond regard dont Jean le gratifia, l’apaisement moral que le jeune garçon puisait dans l’affection de son ami.
Ils se séparèrent sans un mot de plus. Olivier regagna son hôtel, Jean reprit le sentier de l’Emparis en compagnie d’Étienne Souchey. Tandis qu’ils traversaient le Chazelet, ce vieux village édifié sur les pentes de l’Emparis, ils croisèrent plusieurs montagnards qui descendaient des alpages en menant par la bride leurs mulets chargés de lourdes bottes de foin. Ces rudes paysans saluaient le gars Étienne d’un bonjour plein de cordialité.
Jean Renaud se prit à envier le sort de ces obscurs travailleurs dont la tâche ne lui paraissait pas si lourde que celle qui depuis la veille pesait à ses épaules. Car il n’avait confié à son camarade que la minime partie de l’inquiétude qui le tenaillait. Il se demandait jusqu’où ses découvertes pourraient le conduire. N’allait-il pas apprendre que la maison de Belgique, la vieille maison où sa mère veuve vivait dans une modeste aisance, avait été acquise avec le fruit du vol, du meurtre peut-être ?
Le voleur ne débutait pas, avait dit le vieux Souchey.
Avant de s’attaquer au trop confiant berger, avait-il donc fait d’autres victimes, cet ancêtre dont Jean Renaud rougissait tant à cette heure ? Toutes ces questions auxquelles il ne trouvait pas de réponses s’entrechoquaient douloureusement dans le cerveau de Jean.
« Je réparerai ! se répétait-il fébrilement. Je réparerai, dussé-je vendre jusqu’à la dernière parcelle de la terre qui a fait vivre les miens. J’ai dix-huit ans, mes bachots et de bonnes notions d’agriculture ; avec cela, je me débrouillerai toujours pour gagner ma vie et celle de ma mère. »
— Vous êtes bien soucieux, m’sieu Renaud ? questionna Étienne en ralentissant le pas. C’est-y cette bague qui vous occupe tant que cela ?
— Oui, peut-être. Voyez-vous, mon brave Étienne, je me suis juré de retrouver la famille à laquelle elle appartient et je remuerai ciel et terre afin d’y parvenir.
« Les gens de la ville sont des drôles de gens, quand même ! » songeait le jeune montagnard en poursuivant son chemin sous le clair soleil dans le sentier montant vers l’Emparis.

À suivre… 

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