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Sources en bas de pages.
La Table de Peutinger constitue l’un des témoignages cartographiques les plus remarquables de l’Antiquité, non seulement par l’ampleur du réseau routier qu’elle restitue, mais aussi par la complexité de sa transmission, qui a nourri d’innombrables débats parmi les historiens.
Conservée aujourd’hui à la Bibliothèque nationale autrichienne sous le nom de Codex Vindobonensis 324, elle nous est parvenue sous la forme d’une copie médiévale, réalisée vers 1265 par un moine de Colmar, et dont l’original antique, désormais perdu, n’est accessible qu’à travers cette reproduction.
Cette copie se présente comme une longue bande de parchemin, de 6,82 mètres de longueur sur 34 centimètres de hauteur, figurant le réseau routier du cursus publicus, le service postal impérial, et couvrant un espace immense allant de la Grande-Bretagne jusqu’aux confins de l’Inde. Plus de 555 cités et 3500 éléments géographiques y sont mentionnés, comme les jalons d’un monde réduit à une trame de routes et de relais.
La redécouverte de ce document, en 1494 à Worms par l’humaniste Conrad Celtes, puis sa transmission à Konrad Peutinger en 1508, scellèrent la fortune de son nom et la place qu’il occupe aujourd’hui parmi les grands témoins de l’érudition antique. Son inscription, en 2007, au Registre international Mémoire du monde de l’UNESCO, souligne son statut de patrimoine documentaire d’importance universelle. Pourtant, cette bande cartographique, amputée de son premier segment représentant la péninsule Ibérique et l’ouest de la Bretagne, reste énigmatique, car l’archétype antique dont elle dérive n’a jamais cessé de susciter des controverses.
Certains, en se fondant sur la mention de Constantinople (fondée en 328) et sur la place donnée à Rome, Antioche et Constantinople comme centres majeurs de l’Empire, situent sa rédaction originale entre 300 et 350 apr. J.-C., dans un contexte tétrarchique où elle aurait servi davantage de propagande politique que de guide pratique. D’autres, à l’inverse, attribuent ses fondations à l’époque augustéenne et l’associent à la célèbre carte d’Agrippa exposée dans le Porticus Vipsaniae, tout en reconnaissant que des ajouts successifs ont pu enrichir le document jusqu’au IVe siècle.
Pascal Arnaud a proposé une lecture encore plus nuancée, voyant dans la Table le résultat d’une stratification textuelle et graphique où se superposent des couches de différentes époques : éléments du Haut-Empire, réorganisations attribuées à Dioclétien, voire remaniements liés à l’époque de Victorin, après 270. La présence attestée de la Légion V Macedonica à Potaissa suggère d’ailleurs une rédaction postérieure à cette date, suivie de révisions ultérieures au milieu du IVe siècle. Les ressemblances troublantes entre la Table et l’Anonyme de Ravenne, compilation du VIIe siècle, renforcent l’idée d’une tradition commune ou d’une conception partagée.
Ce document exceptionnel, pour autant, n’est pas exempt de défauts. Loin d’être une carte géographique conforme aux critères modernes, il se présente comme une image schématique où l’espace est distordu, compressé ou étiré selon les besoins, chaque route étant figurée par une succession de lignes droites reliées par des crans.
De multiples erreurs dues aux copistes médiévaux — omissions, altérations de chiffres, déformations de toponymes — rendent son interprétation délicate. Le problème des distances, longtemps mesurées en milles romains par les commentateurs du XIXe siècle, a produit des incohérences que seule la réinterprétation en leugae gauloises (soit environ 2,222 mètres) a permis de résoudre de façon satisfaisante.
Cette lecture, désormais dominante, confère une cohérence nouvelle aux distances inscrites dans la partie consacrée à la Gaule. Mais la difficulté demeure lorsqu’il s’agit d’identifier les stations secondaires : si Grenoble et Briançon apparaissent sans ambiguïté, les relais intermédiaires se dérobent à toute localisation définitive, car leurs noms, corrompus ou transformés, ne trouvent pas toujours d’équivalent dans le paysage actuel. Enfin, la nature même de la Table, centrée sur les viae militares (routes militaires) et sur les stations du cursus publicus (le service postal impérial), reflète l’importance des préoccupations militaires et administratives de l’Empire, au détriment d’une cartographie plus diversifiée.
La voie qui reliait Cularo (Grenoble) à Brigantio (Briançon) illustre parfaitement ces enjeux. Elle apparaît sur la Table de Peutinger comme un axe stratégique reliant l’Italie aux vallées du Rhône, notamment à Vienne et à Lyon, en empruntant la vallée de la Romanche, puis en franchissant le col du Lautaret à 2 057 mètres d’altitude, avant de descendre vers Briançon par la vallée de la Guisane.
Ce passage, praticable en dehors des périodes hivernales, constituait un raccourci remarquable de trois jours au moins par rapport aux autres voies. Aux extrémités de l’itinéraire, des bureaux douaniers contrôlaient la perception de la Quadragesima Galliarum, taxe impériale de 40 %, avec un poste à Cularo et un autre à l’antique Fines Cottig, identifié comme l’actuelle Avigliana, situé non loin de Turin au nord de l’Italie.
Les sources médiévales et antiques mentionnent entre quatre et cinq stations intermédiaires :
– Stabatio est généralement identifiée au Monêtier-les-Bains, où auraient existé un relais et un petit autel.
– Durotincum pourrait correspondre à Villard-d’Arène ou aux environs des Vernois.
– Mellosedo, d’étymologie liée à la « mi-journée » ou à « Miel », est souvent rapprochée de Mizoën ou de Mont-de-Lans.
– Catorissium reste la plus énigmatique, parfois associée au Bourg-d’Oisans, à Gavet, à Livet ou encore à La Garde, sans que le consensus soit atteint.
Enfin, l’Anonyme de Ravenne évoque une cinquième station, Fines, qui serait située dans le secteur de Gavet-Avorand.
Quant aux distances indiquées — quarante-deux à soixante milles —, elles apparaissent très inférieures à la distance réelle, estimée à plus de cent quinze kilomètres par les routes modernes. Les rectifications proposées par Ferrand et Allix, au début du XXe siècle, en tenant compte des leugae (unité de mesure de longueur estimée à 2,222 mètres), permettent d’obtenir un total avoisinant les cent vingt kilomètres, bien plus conformes aux réalités topographiques.
Les vestiges archéologiques retrouvés le long de cet itinéraire viennent confirmer et nuancer ces données.
À Rochetaillée, sur la commune du Bourg-d’Oisans, des tronçons de route taillés en encorbellement dans la falaise témoignent d’une maîtrise technique exceptionnelle, ils pourraient être datés entre 9 et 6 av. J.-C., destinée à contourner un lac a éclipse qui recouvrait alors la plaine.
Plus loin, à l’aval de Mont-de-Lans, l’impérieuse « Porte de Bons », longtemps considérée comme un arc monumental romain, se révèle aujourd’hui être davantage un aménagement destiné à faciliter le passage sur cette portion de voie. Les ornières visibles sont souvent invoquées pour attester d’un usage antique.
Quelques voix critiquent ce positionnement historique qui révèlerait selon elles d’avantage à des aménagements postérieurs, peut-être aux XIIe siècles pour la voie de Rochetaillée dont le creusement aurait été motivé par l’apparition du Lac Saint Laurent, et pour la « Porte de Bons » qui se situerait au XVIe siècle, destinée à faciliter le passage des troupes de Bayard et plus particulièrement son artillerie durant les guerres d’Italie sous François Ier.
Pour ma part et pour reprendre les mots d’un ami expert des voies romaines, je dirais simplement que sur ces deux sites « ça “pu” le Romain ! »
Ainsi, la Table de Peutinger apparaît à la fois comme une source inestimable et comme un objet fragile, à interpréter avec une grande prudence. Elle ne reflète pas la géographie, mais la mémoire d’itinéraires successivement enrichis et transformés, du Ier siècle av. J.-C. jusqu’au IVe siècle apr. J.-C. Elle témoigne d’un Empire qui se pensait et se projetait avant tout à travers ses routes, comme à travers les artères vitales d’un corps immense, mais elle rappelle aussi combien la transmission du savoir antique est tributaire de nos interprétations et notre connaissance incertaine et fluctuante sur ces sublimes vestiges trop souvent partiels.
En ce qui concerne l’axe Grenoble–Briançon, il confirme l’existence d’une voie transalpine d’une importance stratégique majeure, tout en laissant ouvertes de nombreuses interrogations sur les stations intermédiaires. Les découvertes archéologiques, qu’il s’agisse de la voie en encorbellement de Rochetaillée ou de la « Porte de Bons », illustrent la tension permanente entre la nature et l’ingénierie, entre la permanence des reliefs et la fragilité des œuvres humaines.
Les recherches en cours, poursuivent cette exploration, afin de mieux comprendre la manière dont l’homme romain a convoité, traversé et parfois transformé le paysage alpin.
Sources :
– Wiki/Table_de_Peutinger
– Tabula-peutingeriana
– 1.ku.tabula_peutingeriana
– Omnesviae
– Euratlas
– Leg8.fr/empire-romain/

