LE MONSIEUR QUI N’A RIEN DIT

Directe pour l’Oisans, 1945, collection Freneytique.

Source Gallica : Le Dauphiné ; Courrier des eaux thermales de la région ; revue littéraire et artistique paraissant…
Édition du 19 mai 1895

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DÉCOUVERTE DE L’OISANS

Nous étions dimanche une centaine de petits Christophe-Colomb, pour la plupart natifs de Grenoble ou de sa banlieue, qui avons découvert l’Oisans. Ce que c’est beau, on ne se l’imagine pas. J’ai même aperçu dans le train du V. F. D., qui nous emportait vers ces lointains rivages, en partant du Square des Postes et passant par la Croix-Rouge, la Galochère, le Garage-Paganon et le déjà célèbre Pont-des-Soupirs, un de mes amis, Nifleta, vous savez, le Nifleta de l’ano de la Liauda, celui qui fait parler en patois dauphinois et en vers le Corba et la Rena, et tant d’autres bêtes, sans compter les gens. Nifleta était enlevé. Ce n’est pas à dire que Gières ne lui offrît rien d’imprévu, que la Combe de Sonnant ne lui révélât rien de mystérieux ; mais voir les arbres, les ruisseaux, les villages eux-mêmes d’une impériale d’omnibus ou de l’intérieur d’un wagon, ce n’est plus, mais plus du tout la même chose. Tout de suite, ils vous prennent un air de jamais vu, d’exotique, d’étranger.

Aussi, je crois que nous allons avoir un de ces jours un poème patois sur tout ce qui a tant transporté Nifleta, et ce poème, je le vois d’une telle envergure, que Blanc-la-Goutte en sera enfoncé.

Blanc-la-Goutte ! Pauvre vieux ! S’il avait aperçu nos petits trains qui vont si bon train et nous font voir tant de choses en si peu de temps ! Vrai ! ce qu’il aurait employé de points d’exclamation pour traduire son étonnement !

Lui qui, pour élargir son champ d’observation un peu bien étroit, était obligé d’engager sa muse à monter au sommet du clocher Saint-André :

U clochié Saint-André, musa, ti qu’es monta
Ce que t’a vu d’iquié tou devrié raconta.

Nous sommes montés bien plus haut que le clocher Saint-André, nous autres, et sans nous essouffler, encore.

Voir Uriage entre deux arrêts, traverser la vallée de Vaulnaveys en glissant sur des rails, s’engouffrer sous le tunnel du château de Lesdiguières, remplacé aujourd’hui par M. Casimir Périer… Lesdiguières ! encore un qui aurait ouvert des yeux en voyant accourir le monstre traînant après lui la file de ses wagons semblable à un long serpent noir ! Mais il n’aurait pas dit : « Viendrai ou brûlerai ! » la surprise l’aurait rendu muet.

Traverser la grande rue de Vizille en tramway quand, pendant si longtemps, on frémissait en songeant aux dangers que faisait courir aux piétons la rencontre de deux voitures, c’est une idée quasi américaine. C’est dimanche. Devant les maisons, il y a beaucoup de jeunes filles et de bonnes femmes qui jappettent. Les roues frôlent leurs robes ; un peu plus, elles renverseraient leurs chaises. Les causeuses ne s’effraient pas, ne s’éloignent même pas. Quelques-unes, d’un joli geste, nous envoient un bonjour.

— Bonjour, mesdemoiselles de Vizille.

Et nous filons, le sifflet de la locomotive nous annonçant de loin aux populations qui ne sont plus étonnées, encore moins effrayées. Nous voilà arrêtés sur la place du Château, au pied de la statue de Ding, et nous la contemplons. Elle a le regard au ciel, son beau bras levé dans le brandissement de la palme glorieuse, très belle de forme, très pure, très blanche. C’est une vision.

Mais, nous passons ; vite,vite ; avec un beuglement qui n’a rien de mélodieux, la locomotivette qui nous entraîne s’engage dans la rue d’Italie.

La rue d’Italie quittée, on longe la haute et inégale muraille du parc du château. On cherche des yeux dans cette muraille le fameux point de raccord où Satan, qui voulait lutter de malice avec le renard du Dauphiné et fut battu, crut pouvoir prendre Lesdiguières et ne pinça que la queue de son cheval. C’est là ! non, c’est plus haut. Bref, on roule toujours et on n’a pas trouvé. D’ailleurs, voici le Chaudon, les belles papeteries Peyron ; le Péage et ses grandes fabriques de soieries, Séchilienne, son château et le jet d’eau vaporeux qui orne son parc. On entre dans la gorge de Livet ; c’est par là qu’on grimpe à Taillefér ; voici Gavet.

Et la Romanche, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais toujours la Romanche, compagne fidèle du voyageur.

La plupart de mes voisins et voisines voient pour la première fois un torrent descendu directement des glaciers et admirent ces eaux couleur d’absinthe semées de gros blocs à l’ombre desquels grandissent les petites truites.

Nous laissons les Claveaux. Puis, Rioupéroux.
Rioupéroux était autrefois un endroit désert ; le passage sur route en était parfois périlleux. C’est maintenant, grâce à sa grande Fabrique de papiers, un gros village, et du péril, on ne parle plus.

Halte à Livet. Ensuite, la montagne à droite, à gauche se creuse en deux ravins profonds, noirs, d’où jaillissent la Voudène et l’Infernet. Quelques lettrés, autour de moi, racontent aux autres voyageurs comment ces deux torrents cascadeurs se mirent en collaboration certain jour pour faire ce bel ouvrage de réduire Grenoble en savon.

Ils y réussirent presque.

La Cascade de Bâton ! Tout le monde debout, dans les wagons, sur les plateformes, pour admirer cette rivière fantastique s’élançant d’un à pic de hauteur prodigieuse pour tomber toute droite en pluie de toute couleur. Un grand silence partout. C’est si beau !

Puis un cri part : « Oh ! regardez ! le Mont-Blanc ! Non, ce n’est pas le Mont-Blanc, mademoiselle, ce sont les Grandes-Rousses, une des merveilles de l’Oisans ; mais on peut s’y tromper, et vous êtes bien pardonnable de confondre, car au-dessus des Grandes-Rousses, encore blanches malgré juillet, s’élèvent les pics de l’Étendard, plus blancs encore.

On atteint les Sables. Les uns quittent le train pour aller dans la vallée d’Olle, à Allemont, Oz et autres lieux, tels que les Sept-Laus et le retour en Graisivaudan par le col de la Coche, d’autres continuent jusqu’au Bourg, admirant la chaîne de Belledonne, dont on voit d’ici l’autre face, et toutes ces montagnes, si singulièrement campées, se présentant les unes de profil, les autres de trois quarts, toutes d’un aspect si caractéristique.

Enfin, l’on arrive au Bourg.

Le Bourg, lui-même, ne dit pas grand-chose au touriste, quoiqu’il se soit ingénié à faire un peu de toilette depuis quelque temps. C’est comme une peinture assez ordinaire pour le cadre de laquelle on aurait fait des folies. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un point de départ.

— Et dire, fait un de mes compagnons de route très empoignés parce qu’il a entendu conter des richesses minières de ce pays, qu’il n’y a qu’une mine d’or dans toute l’Europe, et qu’elle est là.

C’est vrai, et elle est célèbre, bien que n’ayant jamais enrichi personne, cette mine d’or de la Gardette, qui a son gîte là, tout près, dans les Challanches.

— Eh bien ! vous savez, pour être beau, l’Oisans, c’est beau !
— Et ce n’est plus loin.
— Oh ! moi, j’avais toujours cru que le Bon Dieu avait fait l’Oisans uniquement pour être parcouru et admiré par les Anglais. Je déchante. Venez-vous à la Grave ?
— Non, je préfère pousser jusqu’à la Bérarde.
Moi, monsieur, qui ne pouvait pousser nulle part, je suis entré dans un café, d’où, sur le coin d’une table, je griffonne ces impressions.

Le Monsieur qui n’a rien dit

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