LES ATELIERS AMBULANTS EN OISANS :
Venosc, Bourg-d’Oisans et au-delà
Source : Retronews La Journée industrielle, 15 avril 1927
Sur le même sujet :
– Les ateliers ambulants à Venosc
La renaissance de la vie Rurale Française.
La Journée industrielle, 15 avril 1927
Les ateliers ambulants dans les villages de haute montagne
(De notre correspondant particulier)
Grenoble. 14 avril 1927.
La Journée Industrielle a signalé dans son numéro du 29 décembre dernier les heureuses initiatives qui ont été prises dans le Dauphiné afin de favoriser la renaissance de la vie rurale française.
L’atelier ambulant, organisé par l’École Vaucanson de Grenoble, sous le patronage de la direction générale de l’Enseignement technique, commença à fonctionner pour la première fois dans la commune de Venosc, située à 980 mètres d’altitude, dans l’Oisans. Il y resta cinquante jours. On comptait sur une quinzaine d’inscriptions et on fut extrêmement surpris que, dans une commune de 450 habitants, 130 apprentis se fissent inscrire. L’atelier ambulant descendit la vallée du Vénéon et de la Romanche pour remonter celle de l’Eau-d’Olle jusqu’à la commune d’Allemont (800 mètres d’altitude) où il resta quarante jours. Là, même succès qu’à Venosc : on enregistra 120 inscriptions sur 954 habitants.
Depuis le 26 février, l’atelier ambulant a contourné tout le massif de Belledonne pour venir s’installer à Revel, commune située à 600 mètres d’altitude, sur les pentes du massif de Belledonne, dans le canton de Domène.
La commune de Revel possède en M. Joseph Riboud un maire actif doublé d’un technicien de valeur. La grande presse a déjà signalé les innovations intéressantes qu’a apportées M. Riboud dans sa commune, en particulier pour l’utilisation de l’énergie électrique par moteur municipal. M. Riboud ayant été l’un des promoteurs de l’idée de l’atelier ambulant, il était juste que celui-ci, après avoir fait ses armes dans l’Oisans, vint rendre des services dans sa commune.
À Revel, 15 % des habitants se sont fait inscrire et ont travaillé dans les ateliers installés dans les locaux disponibles de la mairie.
Nous avons eu l’occasion de visiter récemment les ateliers de Revel, accompagné de MM. Roumajon, directeur de l’École Vaucanson, inspecteur général adjoint de l’Enseignement technique ; Recoura, conseiller général du canton de Domène ; Gros, président de la délégation cantonale de l’Instruction publique ; Riboud, maire de Revel. Nous avons été agréablement surpris par l’organisation qui fait ressembler l’école primaire de Revel à une véritable école professionnelle, mais avec cette différence que l’on y trouve des élèves de tout âge et que l’application y est remarquable.
Les travaux effectués
Nous avons parcouru rapidement le cahier de bord de M. Maqueret, le dévoué contremaître, chef d’équipe de l’atelier ambulant, et nous avons tout spécialement remarqué, à côté d’une progression d’exercices fort bien comprise, établis par M. Marc, chef des travaux à l’École Vaucanson, les travaux suivants :
Fabrication de caisses à outils ; réparation de pioches, faux, chaînes ; fabrication d’un coffre de tombereau, de luges, de traîneaux, de tables, de pétrins, de chèvres pour soulever les voitures, de chevalets à bols, de portes pleines, de châssis de fenêtres, etc.
À Venosc, l’adjudicataire a fabriqué le traîneau qui a assuré le courrier de cet hiver entre cette commune et celle du Bourg-d’Oisans.
À Venosc et à Allemont, les travaux de bourrellerie ont été très importants. À Revel, par contre, il y a eu relativement peu de demandes de travaux de bourrellerie étant donné le très petit nombre de chevaux qui existent dans cette commune. Les bœufs y sont généralement utilisés comme animaux de trait. Par contre, les travaux de menuiserie, de forge et de soudure allogène y sont prédominants.
À Revel, nous avons vu une ruche en bois exécutée par un enfant de 13 ans, et M. Maqueret nous a dit avoir compté à Venosc au nombre de ses apprentis un élève de 75 ans qui, avec un grand courage et une application tout à fait remarquables, est venu apprendre à affûter les scies et à réparer les licols de ses attelages !
Un pays qui compte de pareils exemples d’ardeur au travail et de persévérance peut tout espérer. Qu’avait-on faire dans la prochaine campagne des ateliers ambulants ? Les crédits qui ont été employés jusqu’à présent ont été accordés par le ministère de l’Instruction publique ; ils s’élèvent à 60.000 francs environ. Les deux camions automobiles formant l’atelier ambulant ont été loués au ministère de la Guerre ; ils sont du modèle des ateliers de l’armée, très bien agencés : l’un d’eux comporte un groupe électrogène de 5 CV avec génératrice et moteur à courant continu, permettant de distribuer l’éclairage et la force autour de l’atelier.
Devant le succès remporté par ces premiers essais, les pouvoirs publics vont certainement accorder des crédits plus importants et, dans la prochaine campagne de 1927-1928, on va multiplier les équipes : on pense avoir, dans le département de l’Isère, quatre équipes au lieu d’une. Chaque équipe sera affectée à un secteur déterminé. L’outillage type a une valeur de 15.000 à 20.000 francs et comporte : dix établis, six forges, une scie à ruban à main et au moteur, un poste de soudure allogène, un outillage de bourrellerie et de sellerie.
Chaque équipe peut avoir trois contremaîtres : un pour la menuiserie, un pour la forge, un pour la bourrellerie. Les frais s’élèvent à 20.000 francs environ annuellement. Pour les quatre équipes, on compte 80.000 francs de frais annuels provenant surtout des salaires du personnel. Les auditeurs fournissent en général la matière première.
Il serait tout à fait intéressant de pouvoir adjoindre à chaque équipe quelqu’un qui fût au courant des questions agricoles et surtout de la question si importante pour nos cultures qui est celle des engrais. Cette personne ne ferait pas de conférences sur les engrais ; ces conférences sont déjà faites par les professeurs départementaux d’agriculture. Elle se mettrait à la disposition des cultivateurs, ferait une analyse rapide de leurs terres et leur indiquerait, suivant le genre de culture qu’ils veulent effectuer, la nature et la quantité d’engrais qu’ils devraient employer. Il leur donnerait, s’il y avait lieu, l’adresse des sociétés coopératives ou autres auxquelles ils pourraient s’adresser pour avoir ces engrais à des conditions les plus économiques possibles. Il devrait également posséder un film sur l’emploi des engrais chimiques dans la culture et sur les résultats que cet emploi permet d’obtenir. Ce film serait présenté dans tous les villages.
Les enseignements à retirer de ce premier essai des ateliers ambulants.
Ce premier essai d’atelier ambulant qui vient de fonctionner pendant quatre mois a montré que les aspirations au travail dans nos campagnes sont très grandes et qu’il existe chez nos paysans un réel besoin d’enseignement professionnel. Les personnes qui, comme nous, ont été mêlées à ces intéressantes expériences ont été frappées par le fait que l’enseignement primaire ne paraît pas être suffisamment adapté aux besoins de nos campagnes et que nos jeunes paysans sont, pour la plupart, ignorants des choses de la terre. Il semblerait que l’enseignement qui leur est donné est pour beaucoup dans la désertion de nos campagnes. En effet nos instituteurs, qui ont en général une formation purement pédagogique, sont jugés sur les succès qu’ils obtiennent aux certificats d’études, à la préparation à l’École normale d’instituteurs ou aux divers examens. Pour une infime minorité capable de subir ces épreuves avec succès, l’enseignement de la masse est en général complètement faussé. Il en résulte que, au lieu de former des paysans attachés à la terre, on forme, peut-être inconsciemment, des citadins. Le service militaire disperse ensuite presque tout le reste. La chose est très grave. Nous n’avons ni la prétention ni la compétence nécessaire pour résoudre cette question ; nous attirons simplement l’attention de tous ceux qui s’occupent des choses de renseignement sur ces résultats, en leur demandant d’y bien réfléchir et d’examiner le problème dans son ensemble et dans un but national.
Revenant à notre atelier ambulant, M. Roumajon pense que, d’ici à quelques jours, cet atelier aura terminé sa maison à Revel et qu’il ira séjourner ensuite dans la commune du Freney-d’Oisans pour revenir finalement au Bourg-d’Oisans où il restera attaché pendant l’été à un cours complémentaire orienté vers les métiers ruraux. Ce cours a été créé sur l’initiative de M. Perrier, conseiller général et ministre des Colonies.
M. Roumajon pense aussi que les résultats si intéressants qui ont été obtenus par ce premier essai des ateliers ambulants ne doivent pas être perdus. À cet effet, dans chaque commune, des cours d’artisanat rural devraient continuer, sous la direction d’un homme du métier contrôlé par l’instituteur, en utilisant un outillage constitué simplement par deux établis, une forge et quelques outils. Ces cours d’adultes auraient lieu en particulier le dimanche avec l’outillage qui serait placé sous la sauvegarde de la municipalité. Le gros intérêt de ces travaux est qu’ils développent le goût du travail personnel chez les apprentis et que ceux-ci seraient certainement amenés à acheter un petit outillage leur permettant de continuer à se perfectionner, d’assurer toutes les réparations simples qui se présentent journellement à la ferme et qui, par leur simplicité même, ne sauraient intéresser les rares artisans professionnels restés au village.
— Victor Sylvestre.

