Source : Achives André Glaudas
Sur le même sujet :
– L’épopée du Chambon
– Les fantômes du Freney d’Oisans
– Grave accident au Barrage du Chambon
LES FANTÔMES DU CHAMBON
Croyez-vous aux fantômes ? Moi, par la force des choses, pour des raisons que je vais développer plus loin, je dois vous avouer que j’y crois.
Quand je dis fantômes, n’allez pas imaginer des formes spectrales, vaporeuses, flottantes et traversant les murs ou surgissant d’un coin sombre après minuit dans un hurlement terrifiant.
Non, ces fantômes-là, je n’y crois pas. Mes fantômes sont discrets, beaucoup plus « pragmatiques » et délicats. J’irais même jusqu’à dire raffinés dans leurs manifestations.
Je vous explique.
Il y a une trentaine d’années, alors que je commençais à m’intéresser à l’histoire du Barrage du Chambon, j’accumulais, sans trop m’en rendre compte, des documents et des photographies me permettant de retracer l’histoire de ce géant de béton. Une accumulation de documents, opportuniste et désorganisée, qui, comme je devais le comprendre des années plus tard, constituerait le socle de ce qu’il est coutume d’appeler « le corpus » d’un sujet d’étude qui devait m’accompagner une partie de ma vie.
À cette époque, Internet n’existait pas encore. En dehors du cercle restreint des documents locaux les plus connus, à moins de démarcher les antiquaires, il était relativement rare de découvrir une photo originale relative à cette épopée et à un événement aussi précis que la construction du Barrage du Chambon. Malgré tout, au fil du temps, j’accumulais une belle collection de documents, de textes, de plaquettes, de plans, de cartes et de photos que je rangeais soigneusement, mais sans réelle méthode, dans des boîtes et des classeurs, selon leur nature, sans plus d’attention et d’intention. Cette routine s’installa, presque comme une manie…
Le temps passa.
En 2013, alors que le chantier de confortement du Chambon arrivait à son terme, je proposais au Syndicat d’Initiative du Freney-d’Oisans, la réalisation d’une exposition sur l’histoire de la construction du Chambon. Disposant à l’époque d’une belle collection sur ce sujet que je connaissais assez bien, mes compétences professionnelles aidant, j’indiquais que j’assurerais la supervision du projet dans son ensemble et que l’association Freneytique prendrait à sa charge les éventuelles dépenses et logistiques techniques.
Ce projet d’exposition fut alors l’occasion de reprendre toute ma collection, de l’organiser de façon rationnelle et de la compléter afin de combler de nombreuses lacunes.
Dans un premier temps, l’intégralité des documents fut numérisée dans le but de réaliser des panneaux à thème couvrant toute la période du chantier de construction. C’est à ce moment que deux fantômes ont commencé à se manifester.
Le processus de numérisation implique un traitement permettant « une restauration d’image ».
Sans entrer dans les détails et le jargon technique, je dirais simplement que, pour bien faire ce travail (qui est très proche du travail de restauration de tableau, y compris dans sa philosophie), vous passez beaucoup de temps à nettoyer et corriger chaque document, ce qui crée de facto un lien très intime et privilégié entre vous et l’image. Il y a plus de dix ans, pas d’IA qui retapait une photo en une seconde. Il y a dix ans, il fallait une compétence et du temps, beaucoup de temps, pour refaire un visage, retrouver l’acuité d’un regard, le sourire effacé d’une bouche, la finesse d’un nez…
Dans le cadre de ce projet d’exposition, André Glaudas, archiviste du Bourg-d’Oisans, m’avait fait découvrir ou redécouvrir les trois fonds photographiques les plus importants à connaître sur l’histoire du Chambon : le fonds Fredet (le créateur du barrage), le fonds Campenon (le constructeur du barrage), et le fonds Michon/Piccardy (le promoteur des industries et éditeur de cartes postales anciennes dauphinoises).
Pour ce projet, j’avais plus de 300 photos à restaurer. Durant ces longues heures de retouches, des visages, beaucoup de visages passaient sous mes outils numériques, et, parmi eux, deux en particulier, revenaient avec une singularité remarquable. Étant très physionomiste, je les distinguais rapidement de tous les autres avec amusement. Deux hommes presque toujours dans les mêmes poses et les mêmes tenues. L’un d’un âge mûr, la soixantaine, le visage rond, de petites lunettes fines et rondes, cheveux clairs discrets, certainement grisonnants abrités d’un Fedora feutré à larges bords, et moustache épaisse, veste, cravate et gilet, et le détail d’une chaîne de montre visible ; le second, plus jeune, la trentaine, cheveux foncés, une moustache « brosse à dents » (avant qu’elle ne passe définitivement de mode), des yeux rieurs, veste, gilet, cravate et béret un ensemble sobre et sombre. Deux personnages distincts, anonymes, difficiles, voire impossibles à identifier sur la base de ces simples itérations, deux apparitions surgissant des méandres de l’histoire du Chambon…, mes deux fantômes…
L’exposition « Chambon, dans l’ombre d’un géant » se déroula de juin à septembre 2014. Une belle manifestation, en partenariat avec EDF, couvrant l’histoire du Chambon, de 1918, date de la découverte du site par Henri Fredet, à 2014, fin du confortement par EDF. Près de 2 000 visiteurs dans notre petit Syndicat d’Initiative. Un vrai moment de joie pour notre association qui avait préparé l’événement depuis plus d’un an.
Début août 2014, un coup de téléphone :
— Allo, papa, un monsieur vient de déposer un gros colis à ton attention au Syndicat d’Initiative.
Cet appel vient de Lucie, ma fille, elle s’occupe de l’accueil des visiteurs, je suis sur Grenoble au moment de l’appel.
— Tu sais ce que c’est, ce colis ?
— Non, il n’y a pas de message.
— Tu peux l’ouvrir ?
— Oui, attends, il est assez lourd… … Bon, c’est un gros album avec des photos du Chambon… Il y a un mot, qui dit que c’est de la part de Mme Davaine, belle-fille de M. Davaine, ingénieur au Barrage du Chambon.
— Le monsieur est toujours là ?
— Non, il n’est pas resté, il est parti juste après avoir laissé le paquet.
Par l’intermédiaire de cet album, mon premier fantôme venait de se manifester.
De retour au Freney, je prends connaissance du document, bien qu’avant de l’ouvrir, je sache déjà de quoi il retourne : ce document fait parti de ces fameux albums photos qu’Edmé Campenon offrait à ses collaborateurs les plus proches pour les remercier de leur travail à ses côtés. L’album est magnifique, resté dans son jus. Il comporte une centaine de photos du barrage, couvrant toute la période du début du chantier jusqu’à la mise en eau. La signature d’Edmé Campenon est visible sur la troisième de couverture.
Quand je découvre cet album, le nom Davaine m’est toujours inconnu, pourtant je connais parfaitement son visage… et pour cause, c’est l’un de mes fantômes.
L’exposition terminée, un sentiment de frustration persiste au sein du groupe associatif : toute cette énergie, pour seulement trois mois d’exposition et puis pschitt… plus rien, si ce n’est des souvenirs et une petite plaquette imprimée pour l’occasion.
Freneytique décide alors de se lancer dans son premier défi associatif : publier un ouvrage sur l’histoire du Chambon. Malgré toute la préparation qu’avait nécessité l’exposition, la réalisation d’un livre sera beaucoup plus difficile, tout sera à refaire, plus ou moins, et il faudra surtout répondre à des exigences bien plus grandes avant de faire aboutir ce nouveau projet.
Je retourne voir mon maître à penser et archiviste du Bourg-d’Oisans, André Glaudas, je lui parle de notre projet associatif pour l’édition d’un livre. Il me dit qu’il peut m’aider, qu’il doit avoir d’autres photos et d’autres documents, dans une boîte, quelque part dans un coin de la maison. Effectivement, une grosse boîte en métal de biscuits secs m’attend sur la table la semaine suivante. Dans la boite, pas de biscuits, mais une centaine de photos sur le barrage. Certaines sont des copies que je connais, d’autres sont inédites.
Je vais tout numériser et classer. Dans ce nouveau lot, une photo est particulièrement belle et impressionnante avec en plan large d’une des deux locomotives Koppel ayant tourné sur le chantier, accueillie au Bourg-d’Oisans par un aréopage d’officiels, d’ouvriers et de jeunes enfants. Parmi eux, mes deux fantômes, l’un à côté de l’autre, celui qui porte le béret… me souriant…
Je retourne la carte et je découvre une légende manuscrite, l’écriture m’est familière, c’est celle d’André Glaudas :
Premier rang à gauche :
2e M. Davaine, beau-frère de Beaufils
3e M. Cladi
…
Ainsi, mes deux fantômes sont enfin identifiés : M. Davaine et M. Cladi.
Deux visages revenus du passé qui portent un nom maintenant. M. Davaine, ingénieur pour Campenon, qui, par l’intermédiaire de sa belle-fille, m’a fait parvenir depuis un passé lointain un magnifique album photos sur le Chambon dédicacé par le constructeur du barrage.
Et M. Cladi… ? parce que l’histoire n’est pas finie…
La semaine suivante, je rapportais le lot de photos à André et lui racontais ma découverte et le trouble qu’elle m’occasionnait.
— Cladi, oui, je connais, je peux même vous raconter son histoire… Elle n’est pas gaie.
— Les histoires de fantômes sont rarement gaies, André…
Voilà, il me faut maintenant remettre dans leur boite mes fantômes, mais, avant de fermer le couvercle, laissez-moi, en reprenant les mots d’André, vous raconter l’histoire de Charles Cladi…
Charles CLADI est arrivé en Oisans avec le chantier du Barrage du Chambon. Sa vie va être bouleversée par deux drames : le premier va propulser sa carrière professionnelle, le second va détruire sa vie personnelle.
Né en Alsace, près de Strasbourg, en 1898, Charles Cladi est un homme rigoureux. Il est responsable du magasin général situé vers la Paute, mis en place pour les besoins du chantier du Chambon, démarré en 1928 par l’entreprise Campenon-Bernard.
Le 21 septembre 1930, une tragédie frappe le chantier du barrage. Les pluies incessantes ont gorgé le sol d’eau, provoquant la rupture partielle et l’effondrement du batardeau sur plusieurs ouvriers travaillant au fond des fouilles pour dégager le rocher de sa gangue sédimentaire. Trois ouvriers meurent sur le coup, de nombreux autres sont blessés. Il faudra plusieurs jours pour dégager tous les corps.
L’enquête menée par Campenon-Bernard sur les causes de l’accident révèle que la rupture des boisages est probablement due à la médiocre qualité de ces derniers, notamment la présence de « noeuds » importants fragilisant le tronc et leur position sur le batardeau. La responsabilité de ce choix incombe à une mauvaise appréciation d’un contremaître, qui est licencié sur-le-champ et remplacé par Charles Cladi, promu, reconnu pour sa rigueur et sa probité. Ce dernier devient alors le contremaître en chef incontournable durant toute la construction du chantier.
Le 19 avril 1936, alors que le chantier du Chambon est officiellement terminé, les quatre filles de Charles et Sophie Cladi partent sur le chemin du Puy-d’Oulles, une petite randonnée, d’une heure environ, qu’elles connaissent bien pour l’avoir empruntée à de nombreuses reprises. Alice, l’aînée de 16 ans, prend la tête du groupe, suivie d’Yvonne, 13 ans, Jacqueline, 8 ans, et Simone, 7 ans. Suzanne, la petite dernière, est restée à la maison avec ses parents.
Le temps est beau, et, après une heure, le groupe de jeunes filles décide de poursuivre plus haut.
Marchant sur un chemin qu’elles connaissent moins, elles se font surprendre par le temps qui change brusquement : le brouillard apparaît, suivi de flocons de neige. Elles se retrouvent prises par la nuit, prennent peur et, finalement, décident de continuer à monter et se perdent. Plus bas, à la maison, Charles et Sophie s’inquiètent de ne pas voir leurs filles rentrer. Vers 7 h du soir, Charles prend le chemin et appelle ses filles, en vain.
Il retourne au village et lance l’alerte auprès des gendarmes, qui organisent, sans attendre, en pleine nuit trois groupes de volontaires qui partiront sur trois chemins cernant la montagne, tous convergeant vers le Puy-d’Oulles.
C’est le groupe parti du Villaret, constitué des deux frères Pizzani, Augustin et Mario, tous deux ouvriers forestier d’origine italienne, qui découvre, sous une neige drue, trois jeunes filles prostrées à l’abri d’un sapin. Trois et non quatre jeunes filles ! Prises en charge par les deux hommes, Yvonne, Jacqueline et Simone sont évacuées et ramenées à la maison à quatre heures du matin, aidées par les deux autres groupes qui les avaient rejoints. Les trois sœurs expliquent alors le terrible drame : Alice portait Simone sur son dos et, se sentant glisser sur le chemin, elle a, dans un ultime réflexe, propulsé sa petite jeune sœur avant de plonger dans un abîme de 400 mètres. Simone, aidée de ses deux sœurs, est restée accrochée à une racine de sapin qu’elle avait saisie dans ce dernier geste désespéré, à l’endroit même où elles furent découvertes quelques heures plus tôt par les frères Pizzani.
Le lendemain matin, le corps supplicié d’Alice est retrouvé au pied de la combe Panselme et ramené à sa famille. Les funérailles de la jeune Alice rassemblent une foule importante, et, dans l’émotion générale, un soutien confraternel est apporté à cette famille, très appréciée des Bourcat, toute une communauté terrassée et solidaire face à cette tragédie. Les Cladi ne se relèveront pas de ce drame. Plus tard, Charles Cladi, reconnaissant pour cette mobilisation et ce soutien de la population uisane au moment du malheur, propose, en bon alsacien qu’il est, et constatant la présence de nombreuses « chouillères » dans les jardins du Bourg et une tradition charcutière autour du cochon, d’apprendre à quelques familles bourcates la recette de la choucroute. Bonne variété de choux à utiliser, les bonnes conditions pour la fermentation, la préparation, tout cela sera transmis par Charles Cladi à une poignée de volontaires. Cette recette « La choucroute du Bourg-d’Oisans » sera transmise, et il n’y a pas si longtemps, André Glaudas m’indiquait qu’il connaissait des familles qui la pratiquaient encore.
J’en ai terminé avec mon histoire de fantômes.
Je vous sens peut-être un peu déçu.
Je le comprends. Mes revenants sont plutôt discrets, ils surgissent de boîte de biscuits secs, de vieil album photos… rien de spectaculaire ou de terrifiant.
Cependant, mes fantômes font « l’histoire discrète » de notre pays, celle qui ne laisse presque pas de trace, sauf dans les mémoires.
Un jour ou l’autre, vous, moi, nous deviendrons les fantômes de « l’histoire discrète » de ce pays. Un jour ou l’autre, nous finirons dans des boîtes à biscuits secs*, dans de vieux albums photos*. Un jour ou l’autre, peut-être, il nous sera donné l’opportunité de traverser le temps, de sortir d’une boîte en fer, d’un vieil album aux photos jaunies… et de raconter un bout de notre histoire, un bout de notre pays.
*ou dans des smartphones of course.

