La Voie romaine de l’Oisans 3/8

Route de Bourg d’Oisans à la Bérarde : Lac du Pontet prés de Villar-d’Arène, © Marcel Fleureau, Archives départementales des Hautes-Alpes.

LA VOIE ROMAINE DE L’OISANS
Selon Florian Vallentin

Source : André Glaudas, Bulletin de l’Académie delphinale, édition : 1877

Ce long texte passionnant de Florian Vallentin est une bonne occasion de reprendre toutes les fiches sur le sujet de la Voie Romaine en Oisans publié sur Freneytique, une opportunité pour réviser ce sujet très documenté et pourtant toujours très mystérieux sur certains points. Le  8e article s’attardera sur certains points de cette voix romaine, les découvertes récentes en Oisans et sur Florian Vallentin, homme doué, érudit et très précoce, jusque dans sa fin tragique à l’âge de 31 ans. 

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La voie romaine de l’Oisans  3/8

Par M. Florian VALLENTIN
Juge suppléant au Tribunal.

Séances des 26 janvier et 4 mai 1877.

L’OISANS

La contrée occupée jadis par les Uceni a, par une heureuse fortune, conservé le nom de cette peuplade gauloise on l’appelle aujourd’hui l’Oisans, et plus anciennement l’Uissan ou Uisan. Avant 1790, elle était un mandement dans le diocèse et l’élection de Grenoble au bailliage du Graisivaudan. Depuis la division du territoire Français en départements, elle forme le canton de La Grave dans les Hautes-Alpes et le canton du Bourg-d’Oisans dans l’Isère (les habitants de La Grave et de Villard-d’Arène avaient demandé à faire partie des Hautes-Alpes. Cf. La Grave en OisansLa Grave, pour un retour en Isère). La géographie ne saurait reconnaître ces limites arbitraires, et pour elle l’Oisans conserve encore ses frontières naturelles (L’Oisans, situé au centre des Alpes Dauphinoises, au sud-est du département de l’Isère, est d’une forme irrégulière on évalue sa superficie à près de 700 kilomètres carrés sa principale longueur à 60 kilomètres sa largeur moyenne a 12 ou 15 kil. Il ne se compose que d’une grande vallée, celle de la Romanche, à laquelle viennent aboutir un certain nombre de vallons latéraux, il a pour limites au bord, la Savoie, les cantons d’Allevard et de Domène [Isère] au sud-est, la Savoie, le canton du Monestier-de-Briançon [Hautes-Alpes] au sud, le canton de Largentière [Hautes-Alpes], le canton de Valbonnais [Isère] ; à l’ouest, le canton de Vizille [Isère].) ; il commence aux sources de la Romanche et se termine à l’entrée du territoire de Vizille.

La voie romaine de Brigantio à Cularo remontait le cours de la Guisane, franchissait le col du Lautaret et abordait immédiatement le bassin de la Romanche, où elle s’engageait dans une gorge profonde entre deux bancs de rochers de colossale hauteur, qui s’évasent de distance en distance, ou s’écartent pour laisser passer le torrent.

J’ai commencé au col du Lautaret mes premières recherches et mes premières investigations, et je vais faire connaître les résultats auxquels je suis arrivé. Le col du Lautaret s’ouvre à 2,037 mètres d’altitude, entre les hautes cimes du Thabor et la tête majestueuse du Pelvoux ; il sépare la vallée de la Guisane de celle de la Romanche. Au sommet du col s’élève une maison solitaire, entourée en été d’immenses prairies célèbres dans le monde entier par l’abondance des plantes rares, et ensevelie sous les neiges en hiver. C’est l’hospice national (l’ancien hospice, qui subsiste encore, est sur la commune du Villard-d’Arène en Oisans ; l’hospice national, construit il y a quelques années, se trouve sur la commune du Monestier en Briançoinais), servant de maison de refuge aux voyageurs surpris par la neige, par la tempête, par la nuit ou par la maladie, car la traversée du col est dangereuse lorsque la tourmente règne sur la montagne, ce qui arrive même au milieu de la belle saison.

On attribue généralement la fondation de cet hospice au dauphin Guigues-André, qui le fit élever en 1202, en même temps que les maisons hospitalières du Mont-Genèvre, de la Madeleine et de Loches ; le dauphin Guigues-André dota en outre ces hospices de quelques prairies  (Les origines de l’Hosipice du Lautaret). Ses successeurs, et surtout Humbert II, montrèrent la plus grande sollicitude pour ces établissements.

La tradition locale donne une plus haute antiquité à l’hospice du Lautaret : elle rapporte qu’il existait antérieurement à l’occupation de cette région par les Sarrazins. Il est à présumer que les Romains avaient élevé une  mansio (est un gîte d’étape situé le long d’une voie romaine), sur le col, après l’établissement de la voie de Brigantio à Cularo, mansio qui détruite après la chute de l’Empire romain aurait été relevée par les Dauphins.

Le passage du Lautaret a nécessité à toute époque une maison hospitalière, les villages étant, de l’un et de l’autre côté, très éloignés du col le voyageur attardé ou surpris par la tourmente ne pouvaient trouver ni refuge ni secours et était voué le plus souvent à une mort certaine. D’ailleurs les Romains avaient l’habitude d’établir des relais, positiones (postes), soit mutatio soit mansio, le long des voies, dans les endroits isolés, lorsque le pays était accidenté et lorsque les espaces qui séparaient les agglomérations étaient trop considérables (la mutatio, comme son nom l’indique, était un lieu de changement ou un relai simple ; un personnel peu nombreux y était attaché, car il n’y avait qu’une écurie pouvant abriter 20 chevaux au plus.
La mansio possédait un ensemble de constructions plus considérable elle avait de vastes magasins de fourrages, une écurie pouvant contenir quarante chevaux, un bâtiment affecté aux courriers, aux charrons, aux maréchaux-ferrants et aux autres ouvriers, et une hôtellerie abondamment approvisionnée.). La mansio du Lautaret avait en outre l’avantage d’être une position importante qui défendait le passage ; les Romains avaient dû probablement fortifier ce col.

Les routes du Moyen-Âge étaient jalonnées de petits hôpitaux situés, pour la plupart, dans des localités sans importance aujourd’hui comme jadis, et destinés à recevoir les pèlerins et à suppléer au trop grand éloignement des couvents. Il n’y avait à cette époque ni auberge ni sites d’étapes, et les voyageurs ou pèlerins allaient de couvent en couvent chercher un abri pour la nuit. Au Moyen-Âge, un usage très répandu en France, en Espagne et en Angleterre, était d’aller, au moins une fois dans sa vie, en pèlerinage à Rome pour y visiter les tombeaux des Apôtres (une charte de 1003, du cartulaire d’Oulx, constate que Guigues, comte d’Albon, accorde à l’abbaye d’Oulx le tiers du tribut que payaient ceux qui se rendaient à Rome, « quos Romi petes offerunt (offert par les romains) ». Le prévôt d’Oulx avait le droit de viser les passeports  « testimonia (attestation) », des pèlerins et de confisquer les biens de ceux qui n’en étaient pas munis (chartes de 1179 et 1223).
On avait élevé de distance en distance, sur les principales routes des Alpes, des hospices pour abriter les pèlerins, ces lieux d’étapes religieuses étaient, sur la route de Grenoble à Briançon le couvent de Saint-Laurent (Le lac Saint-Laurent avant 1191 et après 1219 ) au Bourg-d’Oisans l’hospice de Loches, près de La Grave ; l’hospice du Lautaret ; l’hospice de la Madeleine, à la base orientale de la montagne du Lautaret, le couvent du Monestier ; un second hospice de la Madeleine, près du village de Saint-Chaffrey.

Les routes, bordées par ces petits hôpitaux, ne sont autres que les voies antiques aussi, un travail d’investigation entrepris en France d’après les titres de ces maisons hospitalières, faciliterait les recherches et la connaissance des voies antiques de la Gaule, à l’époque de la domination romaine. Ce travail a été fait récemment avec le plus grand succès, pour le Lyonnais, par M. Guigue, archiviste à Lyon (Jean Brunet, Mémoire historique sur le Briançonais). Qui le tentera pour le Dauphiné ?

Du col du Lautaret la voie romaine se dirigeait sur le Villard-d’Arène à travers les mas du Pied du Col, des Ruines, de Saint-Homme, de la Binate et de Neyget (Commune de Villard-d’Arène).
Ce tracé est attesté par quelques tronçons de peu d’importance, pavés avec de grandes dalles irrégulières leur mauvais état ne m’a pas permis de mesurer la largeur de la chaussée. Le chemin vicinal du « Villard-d’Arène au pied du col et auprès du Lautaret » a succédé sur un assez grand parcours à la voie romaine.

Les montagnards de cette région donnent à cette ancienne voie, dont les vestiges sont si peu considérables, le nom de « voie Sarrazine », probablement par suite des travaux de réfection exécutés par les Sarrazins pendant leur longue occupation de l’Oisans. (C’est par un motif semblable qu’on appelle certaines voies romaines du Nord, chaussées de Brunehaut. Dans d’autres réions, ces mêmes voies sont attribuées aux rois, aux princes, et aussi à des héros fabuleux. Dans l’Oisans, à Brandes, un tronçon d’une voie romaine latérale se nomme le grand chemin du roi Ladre, j’aurai occasion de la signaler plus loin.)

Les souvenirs de cette nation sont encore très vivaces dans nos contrées méridionales. Les croyances populaires lui attribuent la plupart des monuments et des objets appartenant à l’époque romaine (on peut citer les tuiles Sarrazines, etc. ; en Oisans on donne le nom « d’or des Sarrazins » à des médailles romaines, je reviendrai sur ce point. [Nota : En règle générale, en Oisans, tout ce qui était « vieux et en pierres », était de façon coutumière attribué aux Sarazins dans par les habitants, par exemple : le canal Sarrasin de Villard Reculas). La raison de ces attributions erronées repose peut-être sur ce fait les Sarrazins, pour assurer leur domination sur les régions qu’ils avaient envahies, ont utilisé les travaux immenses faits par les Romains dans le même but et qui n’étaient pas encore détruits. Ils ont restauré les monuments, ils ont relevé les forteresses, ils ont rétabli les voies de communication.

La voie romaine traversait sur un pont la Romanche au Villard-d’Arène, derrière l’hospice, pour passer sur la rive gauche de ce torrent qu’elle suivait jusqu’à l’extrémité du territoire des Uceni, c’est-à-dire, jusqu’à l’ancien Pont-des-Portes près de Gavet. Je n’ai constaté aucune trace de ce passage, aucun vestige de ce pont.

La tradition locale prétend qu’il existait jadis sur les bords de la rive droite de la Romanche, auprès du Villard-d’Arène, un grand château fort appelé le Châtel élevé par les Sarrazins, et qui était destiné à assurer et à protéger la traversée de la Romanche. Ce château a disparu depuis très longtemps : le lieu qu’il occupait porte le nom de mas du Chatel (Nota : aujourd’hui Châtel sur la carte IGN). On peut ainsi indiquer la situation précise du pont dit du Châtel qui mettait en communication les deux rives de la Romanche. Les Romains n’avaient pas dû négliger de fortifier ce passage pour empêcher les montagnards, toujours hostiles, de détruire ce pont et d’interrompre la circulation de la voie ce Châtel aurait été construit par les vainqueurs dans ce but, et il a pu être rétabli plus tard et avec la même destination par les Sarrazins, maîtres du pays.

Après avoir traversé la Romanche, la voie passait aux mas des grands et des petits Vernois, appelés aussi Plan des Vernois (sur la commune de La Grave), où existait jadis, d’après la tradition, une agglomération importante, le village des Vernois (Nota : selon Rousset, autrefois hameau assez important comprenant encore il n’y a guère plus de 1OO ans, sept maisons et un cimetière.) Ce village est considéré comme ayant été le lieu le plus anciennement habité dans cette région. Il était situé à un kilomètre environ du pont du Chatel, nommé aussi pont des Vernois, dans l’endroit le plus chaud, le plus abrité au pied des contreforts de la gigantesque Meije escaladée, pour la première fois, le 16 août 1877, par M. Boileau de Castelnau (Nota : accompagné de Pierre Gaspard père et fils).

Les Vernois étaient très probablement un des centres importants de la peuplade des Uceni. Quel nom portait alors ce bourg ? Les historiens sont muets et la tradition ne le dit pas. Après l’établissement de la voie de Brigantio à Cularo, il devint vraisemblablement un lieu de halte, à la fois mutatio et mansio, car vingt kilomètres avaient été parcourus depuis la dernière station située, je crois, au Monestier-de-Briançon (du col du Lautaret aux Vernois, il y a environ 7 ou 8 kilomètres).

Placé à l’entrée de la vallée de la Romanche, le bourg des Vernois présentait une position stratégique importante il commandait la vallée.

Ce bourg est depuis longtemps abandonné, ses habitants se sont retirés à La Grave et au Villard-d’Arène où passe aujourd’hui la route nationale. Il y a encore cependant un certain nombre de maisons pour la plupart en ruines : sur une fenêtre de l’une d’elles, j’ai vu une fleur de lis et la date 1779. J’ai remarqué en amont de ces maisons quelques découpures de terrain évidemment faites pour le passage de la voie dont les traces étaient apparentes il y a cinquante ans ; elles aboutissaient au pont du Châtel. Au milieu de ces ruines existe encore un tronçon de chemin appelé chemin de Saint-Michel, qui aurait, dit-on, remplacé la voie romaine (ce chemin est ainsi appelé à cause d’une chapelle, sous le vocable de Saint-Michel, aujourd’hui en ruines, située à son extrémité, il se raccorde au sentier de La Grave, au lieu dit les Aubennes.)

Après avoir quitté la station des Vernois, la voie romaine se dirigeait vers l’hospice de Loches, à travers les mas des Fumas, de la Lausette, de la Gela, de Granchamp, de Mearis, du Rif de Girose, des Balmes et de Loches (Commune de la Grave). Aujourd’hui à la voie a succédé un mauvais sentier à peine tracé, et la plupart du temps emporté par les éboulis, les torrents et les avalanches qui règnent dans cette partie de la vallée qui porte le nom significatif de Combe de Malaval. Quelques vestiges de ce tracé existent encore au mas de la Gela où j’ai remarqué un tronçon pavé avec de grandes dalles de forme irrégulière.

L’hospice de Loches, situé sur les bords de la Romanche (il était jadis plus élevé au-dessus du torrent dont le lit s’est exhaussé), aurait été élevé, d’après quelques écrivains, par le Dauphin Guigues André (Nota : Loche [ou de l’Oche] est bien plus tardif, XVIIe siècle, construit sous Louis XIII), à la même époque que les maisons hospitalières du Lautaret et de la Madeleine, c’est-à-dire en 1202, ainsi que je J’ai dit plus haut. Je suis disposé à croire que cet hospice a été à l’origine une mansio fondée par les Romains en ces lieux déserts au milieu des majestueuses horreurs de la Combe de Malaval et il aurait été relevé par le Dauphin Guigues André en même temps que les hospices du Lautaret et de la Madeleine. Il y avait nécessité d’établir un lieu de halte, car sept kilomètres environ séparaient les Vernois de Loches, et les agglomérations étaient encore éloignées.

L’hospice de Loches, sous le vocable de Sainte-Marie-Madeleine (Nota : Sainte-marie et Saint-Pierret — avant 1592 —, puis Chapelle Saint-Pierre-Aux-liens — avant 1672 —, Les Sanctuaires de l’Oisans, éditions 2013), est aujourd’hui un bâtiment abandonné et qui commence à tomber en ruines des pâtres le louent quelquefois pour la saison d’été. Tout autour on voit quelque végétation, des arbres et une prairie.

À suivre : vers Mizoën…

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