L’Académie Delphinale en excursion en Oisans

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Porte de bons, Mont-de-Lans, carte postal Gep, collection musée Dauphinois.

L’ACADÉMIE DELPHINALE EN EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DANS L’OISANS À LA PORTE ROMAINE DE BONS EN OISANS
Source : Retronews

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Journal : Les Alpes pittoresques, édition du 15 juin 1910

À la porte romaine de Bons en Oisans 
Imposant vestige d’un glorieux passé

Sur la route de Grenoble à Briançon, par le Bourg-d’Oisans, passait jadis la voie romaine, de Vienne à Turin, — mais se tenant en général sur les hauteurs (La Garde, Auris, Le Mont-de-Lans, Mizoën, Rif-Tort et Paris). Après l’invasion des Barbares, les habitants de cette contrée se hasardèrent à communiquer entre eux par la vallée de La Romanche, et les Dauphins du Viennois firent construire des maisons de refuge sur divers points du nouveau tracé. La nouvelle route n’était point praticable aux voitures, bien que Louis XII et François Ier y eussent fait passer une partie des troupes avec lesquelles ils envahirent Italie. Napoléon Ier, qui en avait apprécié toute l’utilité stratégique, ordonna sa reconstruction.
Après avoir quitté la plaine du Bourg-d’Oisans, on gravit la « Rampe des Commères », on traverse les plateaux de La Rivoire et Garcin, d’où l’on descend un étroit défilé, dans la « Gorge de l’Infernet ». Presque au-dessus et à 500 ou 600 mètres environ en montant, au hameau de Bons, on découvre les vestiges d’un monument sous lequel passait autrefois la voie romaine. C’est une espèce de Porte Triomphale, taillée dans le roc et qui, bien que mutilée par le temps, offre encore certaine élégance architecturale. Sa largeur, au niveau du sol, est de 2 m 50 ; sa hauteur, de 3 mètres jusqu’à la naissance de sa voûte semi-circulaire, qui a plus de 3 mètres d’ouverture et 1 mètre de flèche. Sur le rocher qui lui sert de base, on aperçoit encore deux ornières de chars.

Suivant une très heureuse tradition qui remonte à quelques années, et dont l’initiative est due, si je ne me trompe, à M. Marcel Reymond, l’Académie Delphinale fait tous les ans, soit en Dauphiné, soit ailleurs, une excursion archéologique toujours fort intéressante au double point de vue de la science et de l’art, et où l’admiration des beautés pittoresques de la nature s’allie le mieux du monde à la recherche passionnée des curiosités de l’histoire.
Cette année, notre Académie n’est pas sortie de chez elle, c’est-à-dire de chez nous ; et cependant, en une seule journée, elle a remonté assez loin dans les origines de notre histoire locale, puisqu’elle a, sous l’habile et documentée direction de MM. Ferrand et Chabert, parcouru, dans l’Oisans, les vestiges de l’antique voie romaine, qui partait jadis de Briançon pour aboutir je ne sais où, peut-être bien à Vienne et à Lyon, en passant par Cularo.
Le dimanche 5 juin, à six heures du matin, sur la place Victor-Hugo, vingt-huit personnes s’installaient dans trois cars-automobiles de la maison Repellin, et fouette cocher, ou, plus exactement, corne chauffeur, on partait gaiement pour le Bourg-d’Oisans, malgré les menaces d’un ciel qui nous suspendait sur la tète un orage de Damoclès.
Nous reconnaissons, parmi les excursionnistes : MM. Henri Ferrand, président ; Prudhomme, secrétaire perpétuel ; Ed. Silvy, trésorier perpétuel ; Chabert, Gevrey, comte de Miribel, Reymond, anciens présidents ; Caillemer, Clément-Cuzin, Duchemin, Leroy, Martinais, Pusset, Rome, Silvy-Leligois, membres de l’Académie ; Mmes Caillemer, Chabert, Chabrand, Martinais, Papet, Reymond ; Mlles Martinais et Noël ; MM. Baron, Papet, l’abbé Ruffier, Royer, Henri Second, invités.
Vers les huit heures, on arrive à Rochetaillée-Allemont. Après un petit déjeuner prestement expédié, car rien ne creuse comme une course matinale en auto, et, d’ailleurs, l’amour de l’archéologie n’empêche nullement l’appétit, Dieu merci ; on prend un premier contact avec les vestiges de la voie romaine, taillée dans le roc (comme l’indique le nom même du pays), et laquelle voie romaine est désignée ici sous le vocable suggestif de « chemin d’avant le déluge ».
Grâce à quelques travaux d’approche complaisamment pratiqués, la veille, par un garde des forêts, tout le monde, même les dames, peut accéder sur cet étroit sentier tracé en plein roc et surplombant ce qui était autrefois, comme nous l’explique fort bien M. Henri Ferrand, le fameux lac Saint-Laurent, bien antérieur à la chute de rochers formant un barrage gigantesque auquel on attribue à tort sa création, et dont la rupture causa ensuite la terrible inondation qui faillit emporter Grenoble.
On va, en file indienne, jusqu’au bout de cette piste de chamois, finalement effacée par un éboulement formant comme une miniature d’abîme. Les plus prudents, conseillés par le garde, sont d’avis de revenir sur leurs pas ; mais les dames, plus courageuses que les hommes, ne veulent pas entendre parler de ce retour en arrière, et descendent bravement, les premières, par une petite cheminée creusée à peu près verticalement dans le roc, par la nature qui, elle, prend toujours le plus court.
Devant cet exemple, les hommes n’osent plus reculer et dégringolent aussi, jetant leurs cannes pour mieux s’aider des mains et des pieds. Entre-temps, M. Chabert, alpiniste intrépide, grimpeur de tout premier ordre, ascensionne une roche inaccessible en apparence, à seule fin de cueillir deux superbes lis orangés et un joli petit lis de saint Bruno qu’il s’empresse d’offrir aux dames. Décidément, la science archéologique n’enlève rien à la galanterie chevaleresque.
Mais les autos nous attendent sur la grande route qui, fort heureusement pour nous, n’a plus rien de romain. Nous brûlons le Bourg-d’Oisans, car il nous tarde d’aborder la rampe des Commères que nous nous proposons d’enlever au quadruple galop de nos cars, si habilement, si rapidement conduits.
Mais, hélas, entre la coupe et les lèvres… il y a toute une inondation. À la suite d’une crue formidable et subite, le Vénéon a fait déborder la Romanche : le village des Alberges est envahi, et, sur une longueur de près d’un kilomètre, la route est couverte par quatre-vingts centimètres d’eau.
Aussi le passage est-il rigoureusement interdit à toute voiture. Quant aux piétons, ils peuvent prendre un vague sentier (genre vestige de voie romaine) qu’on est en train de tracer sur le flanc de la montagne.
Bien entendu, des soldats sont placés sur la route pour faire respecter la consigne. Et ils ne connaissent que ça, les excellents pioupious, la consigne. Aussi font-ils des difficultés pour laisser passer un facteur rural, juché sur une chaise dans une de ces voitures à deux roues que notre vocabulaire dauphinois populaire qui, dans les mots, brave l’honnêteté au moins autant que le latin, appelle tout bonnement un « tape-cul ».
Le brave facteur explique qu’il va distribuer quelques lettres dans les maisons qu’on voit là-bas, et qu’il n’insiste que parce que c’est son devoir ; mais que, après tout, si on ne veut pas lui permettre de remplir ses fonctions, il en sera quitte pour tourner bride et pour rapporter au bureau de poste son sac de dépêches et que, en ce cas, sa tournée n’en sera que plus vite terminée.
Les soldats sont désarmés par le rire, et le facteur facétieux disparaît, fouettant à tour de bras l’âne qui traîne son pittoresque véhicule.
Grâce à l’intervention d’un capitaine, que M. Henri Ferrand est allé réquisitionner au loin, on nous laisse passer aussi, et nous pouvons approcher, avec nos autos, jusqu’à la limite extrême de l’inondation, reconstituant ainsi, par une délicate attention à l’égard du savant président de l’Académie Delphinale, un petit recommencement de lac de Saint-Laurent.
Nous suivons ensuite, pédestrement, le sentier à flanc de coteau et, de l’autre côté de l’eau, nous trouvons des chars à bancs convoqués spécialement par téléphone, pour la circonstance, et par M. Henri Ferrand, admirable directeur de course, véritable organisateur de la victoire qui ne se laisse décourager et encore moins arrêter par aucun obstacle.
Aux Garcins, hameau dépendant de la commune du Freney-d’Oisans, une partie de la caravane met pied à terre pour accéder par un sentier des plus accidentés à travers prés, roches et bois, à cette fameuse porte romaine de Bons-en-Oisans, qui est le but de la promenade archéologique et qui, à elle seule, vaut certainement le voyage.
Ici, les plus incrédules sont bien obligés de s’incliner. Il y a là un travail prodigieux, un véritable travail de… Romain. On se demande comment on a pu ainsi tailler, creuser, travailler le roc, avant et sans la poudre à canon. Et, involontairement, on se surprend à chercher la trace des coups de mine…
— Il faut avouer, dit au milieu de notre silence admiratif, un sceptique à qui revient en
mémoire certain procédé attribué à Annibal pendant sa traversée des Alpes, il faut avouer que si les anciens se servaient de vinaigre pour percer leurs tunnels dans les rochers, ils devaient employer du vinaigre bien fort…
— Ils le faisaient peut-être venir d’Orléans ? hasarda un deuxième sceptique. (Il y en a partout aujourd’hui, même dans les académies).
À quoi un troisième roustis, encore plus sceptique à lui seul que les deux autres ensemble, ajouta cette remarque saugrenue :
— « Après tout, pourquoi pas ? Le bon vinaigre a bien pu, jadis, fabriquer des corniches, puisque de nos jours il conserve les cornichons.
Notre ami Duchemin, pendant cet échange de calembredaines entre mauvais plaisants, employait bien mieux ses loisirs en braquant son appareil photographique, à plusieurs reprises, sur le groupe moderne, réuni sous les vestiges de l’antique porte. C’est une de ces épreuves, si bien réussies par le maître-artiste en photos de montagnes, que nous avons le plaisir de mettre sous les yeux des lecteurs des « Alpes Pittoresques ».
Bon et joyeux repas assaisonné par l’appétit et la bonne humeur des convives, à l’hôtel Villard : une auberge à l’ancienne blanquette, d’aspect très original, et où je remarque certaines vaisselles d’étain et quelques vieux meubles qui feraient le bonheur d’un amateur de bric-à-brac.
M. Veyrat, maire de Mont-de-Lans, invité, est à la droite du Président qui, dans un toast où il rappelle éloquemment les précédentes pérégrinations de l’Académie, remercie, M. le Maire, d’avoir bien voulu rendre praticable le sentier de montagne qui nous a conduits jusqu’à la Porte Romaine.
À ce moment, la pluie cesse, et est remplacée par un beau soleil qui nous permet d’aller admirer, en passant devant la vieille église romane du village, la vue splendide que l’on a, sur la vallée de la Romanche et les montagnes de l’Oisans, de l’extrémité d’une sorte d’éperon rocheux qui était autrefois un Calvaire, et qui est resté un incomparable belvédère magnifiquement érigé en face du plus sublime paysage.
L’heure du retour a sonné, hélas ! et les péripéties imprévues du matin nous ont mis en retard. Aussi est-ce à sept heures seulement, au lieu de cinq, que nos cars-automobiles nous déposent dans la cour d’honneur du château de Vizille, où l’intendant, M. Milési, en l’absence du propriétaire, M. Marone, nous reçoit fort gracieusement.
Après une visite, malheureusement trop écourtée, des principales salles de cette magnifique demeure seigneuriale, dont le mobilier nous paraît avoir été restauré et complété avec autant de richesse intelligente que de goût artistique, nous savourons, en guise de coup — ou, si vous préférez, — de « coupe » de l’étrier, un délicieux verre de vermoulu, agréablement rafraîchi de glace et additionné d’eau de sellé, et M. Henri Ferrand ayant prié, comme il convenait, M. Milési de faire parvenir à M. Marone les compliments de l’Académie Delphinale et de ses invités, nous remontons dans nos autos qui, cette fois, ne s’arrêtent plus qu’à Grenoble, où l’on se sépare à regret, mais enchanté de cette belle excursion où tout, même l’imprévu, a parfaitement réussi. Et l’on se donne rendez-vous pour la prochaine, que l’on désirerait moins lointaine.
Pour ma part, et bien que je sois, hélas ! à un âge où le temps commence à passer terriblement vite, je consentirais volontiers à être plus vieux d’un an, afin de pouvoir recommencer tout de suite une aussi charmante et intéressante journée.

Henri SECOND

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