NOTES SUR LA TOPOGRAPHIE HISTORIQUE DU HAUT-DAUPHINÉ 1/7
par Henry Duhamel
Source : Gallica/BNF
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Henry Duhamel, né à Paris en 1853 et mort à Gières en 1917, fut un alpiniste et pionnier du ski français. Des problèmes de Santé le poussent à s’installer à Gières près de Grenoble, il développa alors une passion pour la montagne. En 1874, il fonda la section de l’Isère du Club Alpin Français (CAF) et explora les sommets du massif du Mont-Blanc. Il est surtout connu pour avoir introduit la pratique du ski à Grenoble, ce qui mena à la création du premier ski-club de France en 1896.
Il publia de nombreux articles pour le CAF et notamment le « Guide du Haut Dauphiné » en 1887. Il réalisa également une topographie en couleur du massif des Écrins en 1889. Durant la Première Guerre mondiale, il organisa la formation des troupes alpines et décéda des suites d’une chute. Sa fiche complète sur Wikipédia et sur La Bibliothèque dauphinoise.
Nota : Publiée en 1896, cette plaquette de 38 pages intitulée « La topographie du Haut-Dauphiné » rédigée par Henry Duhamel présente une étude sur l’histoire de la cartographie du massif du Pelvoux et des communications entre l’Oisans et le Briançonnais.
Il retrace l’évolution des cartes depuis le XVIe siècle et les premiers cartographes dauphinois, soulignant les imperfections des productions initiales. Duhamel met en lumière les travaux des ingénieurs du XVIIIe siècle comme La Blottière () et Bourcet, et l’essor de l’alpinisme au XIXe siècle, en s’appuyant sur des documents d’archives et des observations de terrain. Ce travail détaille également le territoire de l’Oisans et du massif des Écrins, avec quelques indications sur d’anciens chemins disparus, et de temps de marche entre deux points géographiques particuliers.
NOTES SUR LA TOPOGRAPHIE HISTORIQUE DU HAUT-DAUPHINÉ
Lien vers : la carte des environs du Bourg-d’Oisans
Indiquer la situation respective des localités principales d’une région, tel est le premier but visé par les cartographes.
Pendant longtemps, dans les cartes consacrées aux pays de montagnes, le tracé des cours d’eau fut considéré comme suffisant pour fixer sur la direction générale à suivre entre les villes ou hameaux situés sur leur parcours ; toutefois, on y signalait encore volontiers les ponts ou gués permettant de changer de rive, aussi bien qu’on indiquait les passages les plus recommandables pour aller d’une vallée dans une vallée voisine.
En dehors de ces renseignements indispensables, c’est à peine si on pouvait espérer rencontrer, sur les anciennes cartes des régions alpines, autre chose que des silhouettes de mamelons éparpillés pour figurer des massifs montagneux, comme on représentait d’énormes forêts par l’esquisse de quelques pieds d’arbres.
Parfois, l’inaccessibilité de certaines régions montagneuses ou boisées était uniformément signalée par des bouquets de roseaux, ainsi qu’on a coutume encore de le faire sur les cartes modernes pour indiquer l’existence de marais ou de fondrières plus ou moins infranchissables.
La figuration topographique ancienne du Haut-Dauphiné (Cartes de Æigidius Bulionius et de P. Forlani [XVIe siècle], de
Beins, Blaeuw, Borgonio, de Fer, la Feuille. Hondius, Jansson, Sanson, Tassin, Tillemon [XVIIe siècle], Jaillot, Le Rouge, de Beaurain, de l’Isle, Robert, Crépy, Denos. etc. [XVIIIe siècle]), a subi sous tous ces rapports les mêmes lois que les autres contrées similaires ; mais, alors que les renseignements sur la zone frontière du Dauphiné avec la Savoie et le Piémont n’ont cessé de devenir de plus en plus précis, par suite de la fréquence des relations commerciales et surtout des reconnaissances militaires, le grand Massif central, qui se dresse isolé de cette chaîne frontière par le gigantesque couloir des vallées de la Romanche et de la Durance, est demeuré à peu près méconnu jusqu’au milieu du siècle dernier.
Seules l’exploitation des pâturages, les recherches d’histoire naturelle et, en particulier, l’espoir de découvrir des mines, attiraient de rares étrangers dans ce district désigné alors sous l’appellation générale de Montagne des Glacières ou plutôt de Mont-Produissant, alors qu’on appelait le Mont-Blanc actuel les Glacières ou le Mont-Maudite, comme dans les Pyrénées nous trouvons la Montagne de la Maladette et le Mont-Perdu.
Le plus ancien explorateur sérieux du Haut-Dauphiné, l’ingénieur en chef du roi LA BLOTTIÈRE*, mort maréchal de camp en 1739, à Montpellier, distingua deux groupes dans le massif du Pelvoux :
« Les MONTAGNES DE MALAVALLE, vis-à-vis le village de la Grave et de Villars-d’Arayne, sur lesquelles il y a toujours des Glaciers.
La MONTAGNE DE L’ALLEFROIDE, au-dessus de Vallouise, sur laquelle il y a aussi beaucoup de Glaciers (La Blottière, Mémoire concernant les frontières de Piémont [page 136], édité à Grenoble, dans la Bibliothèque alpine militaire,
d’après un manuscrit du commencement du XVIIIe siècle appartenant à M. H. Duhamel et collationné sur une copie communiquée par M. le lieutenant-colonel de Rochas d’Aiglun d’un manuscrit de 1721 du Dépôt des Fortifications.) »
Les premières de ces Montagnes, que La Blottière cite parmi les plus remarquables et les plus hautes des Alpes, sont évidemment la chaîne de la Meije et le massif du Mont-de-Lans dominant la combe de Malaval et si visible de la route du Lautaret traversé par une voie romaine. La seconde ne peut être que le Pelvoux proprement dit, dont la cime neigeuse, dominant le vallon d’Ailefroide, attire l’attention depuis la Vallouise ainsi que depuis la vallée de la Durance parcourue par la voie romaine de Briançon à Embrun, Chorges, etc.
L’ingénieur géographe DE MONTANNEL, chargé des opérations, sur le terrain, du levé de la carte du Dauphiné, sous la direction de l’ingénieur ordinaire du roi, plus tard lieutenant-général, Pierre-Joseph DE BOURCET, fournit dans son remarquable mémoire sur la topographie militaire des Alpes, quelques renseignements plus détaillés que La Blottière :
« La partie de l’arête comprise entre le col d’Arcine et celui du Haut-Martin, écrit-il, peut avoir six lieues d’étendue. On appelle cette arête la montagne des Glacières ou des Verrières, ou l’Aile-Froide, elle est extraordinairement élevée et tout escarpée sur ses deux revers (De Montannel, Topographie militaire de la frontière des Alpes, éditée par les soins du capitaine de Rochas d’Aiglun, d’après le manuscrit autographe de la bibliothèque de Grenoble, daté de 1777 [pages 100 et XLVI])
Sur diverses cartes gravées dès la fin du XVIIe siècle, on trouve aussi la croupe du glacier du Mont-de-Lans, désignée nettement sous le nom de M. de Lens ou Mont-de-Liens ; la carte de M. Seutter attribue de plus, par erreur, aux montagnes de Malavalle de La Blottière, l’appellation de M. DE SOURLIN qui convient plutôt aux montagnes de la rive droite de la romanche, spécialement à la partie s’étendant à l’Est des Grandes-Rousses dans le voisinage de Saint-Sorlin (Cartes de Sanson [1690], N. Vissder [1740 r], B. Hornann). Enfin, le massif du Grand-Pinier était souvent appelé Montorsier.
Mais ce n’est que sur la magistrale carte géométrique du Haut-Dauphiné levée de 1749 à 1754 sous la direction de
Bourcet, que les appellations détaillées sont recueillies et que le Grand-Pelvoux commence à être clairement désigné, quoique la mise en place de la légende puisse faire supposer que ce nom était attribué à la cime connue particulièrement aujourd’hui sous le nom d’Ailefroide, si on devait, comme cela a lieu pour les cartes contemporaines très détaillées, attacher à un point précis certains noms de montagnes qui, jadis, étaient plutôt attribués à l’ensemble d’une chaîne.
À suivre…
* François de La Blottière (1673-1739) fut un ingénieur militaire français, ingénieur ordinaire du roi dès 1700, qui joua un rôle important comme ingénieur conseiller-topographe du maréchal de Berwick en Espagne entre 1709 et 1712, contribuant à la modernisation des fortifications et à la coopération militaire franco-espagnole durant la guerre de Succession d’Espagne.

