La Voie romaine de l’Oisans 7/8

LA VOIE ROMAINE DE L’OISANS
Selon Florian Vallentin
Merci à MM. Denis Veyrat et  François Artru, pour leurs commentaires sur ce texte de Vallentin. 

Source : André Glaudas, Bulletin de l’Académie delphinale, édition : 1877

Ce long texte passionnant de Florian Vallentin est une bonne occasion de reprendre toutes les fiches sur le sujet de la Voie Romaine en Oisans publié sur Freneytique, une opportunité pour réviser ce sujet très documenté et pourtant toujours très mystérieux sur certains points. Le  8e article s’attardera sur certains points de cette voix romaine, les découvertes récentes en Oisans et sur Florian Vallentin, homme doué, érudit et très précoce, jusque dans sa fin tragique à l’âge de 31 ans. 

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La voie romaine de l’Oisans  7/8

LA PLAINE DE L’OISANS

La plaine du Bourg-d’Oisans est aujourd’hui couverte de riches métairies, de jardins, de prairies, d’une végétation vigoureuse et variée, grâce à la canalisation de la Romanche. Quatre torrents, le Vénéon, la Lignare, l’Olle et la Sarène endigués ou canalisés, s’y déversent. À l’époque gauloise, le val d’Oisans était-il envahi par les graviers et par les eaux de ces torrents, ou était-il cultivé ? Il serait difficile de l’affirmer. Les Romains avaient évité, ajuste raison, de traverser cette plaine, ils avaient établi leur voie au pied des montagnes, suivant leur habitude. D’ailleurs, c’est à une époque de guerre que les travaux se dégradent, et la voie avait dû être construite au point de vue stratégique. Les constatations qui précèdent permettent de ne pas en douter.

La voie, en quittant la mansio de Saint-Laurent, pénétrait dans les mas de Teyres (où elle passait devant la chapelle de Saint-Antoine), de la Morlière, de la Paule et de Bois-Rond. Dans tout ce parcours, depuis la station des Têtes, il n’existe aucun vestige de la voie, je mentionne seulement la tradition.

La voie franchissait, dit-on, la Lignare, au lieu appelé le Fond-des-Roches (il n’existe aucune trace du passage de ce torrent, la voie suivait le pied de la montagne.) De ce point existe au pied de la montagne, un chemin qui aboutit à Rochetaillée où ses traces sont encore visibles ce chemin qui aurait succédé à la voie s’appelle le « chemin de par-dessus », de la Paute à Boisrond (il s’agit du vieux village de Boisrond), et de Boisrond à Farfayet, et ensuite le chemin de Farfayet à Rochetaillée.

La voie commence à reparaître en face du Boccard d’Aragon (Nota : lieudit à environ 200 m au sud du carrefour de Rochetaillée), au lieu dit Rochetaillée, au pied de la montagne de Cornillon. Elle a été entièrement taillée dans une roche de gneiss vif et dur elle est en partie en encorbellement. À divers endroits, la chaussée a été détruite par des éboulis de rochers supérieurs surtout du rocher de Farretat, et elle a fait place à des clapiers. Aussi la voie se présente en tronçons d’inégales longueurs, au nombre de six au premier tronçon, je retrouve les rainures tantôt doubles et parallèles, tantôt isolées et avec un écartement de 1 m 38 cent. Le troisième tronçon contient des rainures à travers de la voie perpendiculairement à son axe ces entailles sont rectangulaires et d’une largeur uniforme de 11 cent. ; leurs extrémités du côté de la montagne ne s’arrêtent pas à la coupe verticale du rocher, elles s’y enfoncent en suivant la même direction sur 18 à 20 cent. de profondeur, et y forment un encastrement rectangulaire. Ces entailles ont une longueur de 2 m 40 cent. et une profondeur variant entre 10 et 18 cent. ; elles sont au nombre de neuf et séparées les unes des autres par une distance régulière de 2 m 23 cent. ; quelques-unes sont en partie détruites, et on ne voit plus que leur encastrement dans le rocher. Je n’ai pu m’expliquer quel pouvait être l’usage de ces rainures transversales, et je me borne à soumettre la question aux érudits. Je ne me suis pas arrêté à l’ingénieuse solution donnée par M. Polonceau (Polonceau, ouvr. cité, p. 11 et 12 j’aurai occasion d’y revenir).
Nota, quelques explications : La Voie de Rochetaillée , Opération débrousaillage de la voie romaine 

Les autres tronçons de la voie n’ont aucune particularité à signaler partout le roc qui formait la chaussée a subi de nombreuses détériorations.

Au premier tronçon, la voie est à 5 mètres au-dessus du sol actuel de la vallée, elle s’élevait 500 mètres plus loin, au tournant de la montagne de Cornillon, à 20 mètres la pente paraît uniforme et régulière. La voie subsiste encore à travers le bois de Cornillon jusqu’au Pont-Séchié qui sert de limite aux communes de Livet, d’Oulles et de Bourg-d’Oisans (ce tronçon, depuis le Boccard d’Aragon au Pont-Séchié a une longueur de 3 kilom. environ.) Elle est nommée par l’administration forestière chemin du lac Saint-Laurent.
M. Cunit lui donne le nom d’ancienne route des Romains pour les Alpes, dans la carte de la plaine d’Oisans qu’il a dressée en 1860. Les montagnards l’appellent le Chemin de Rochetaillée et ils attribuent l’ouverture de ce chemin à Annibal (le général carthaginois aurait livré un combat aux montagnards d’Ornon, au lieu dit le Fond des Roches, près de La Paute.) ; ils appellent aussi le Pont Séchié, Pont d’Annibal. Ce pont consiste dans un passage taillé dans le roc avec une chaussée formée par un mur de soutènement dont il existe un pan de 1 m 50 cent. de long.

Après le pont Séchié la voie s’élevait (mas de Cornillon, du Follet, de Pierre Garia et du Plan des Lauzes) pour atteindre le torrent redoutable de l’Infernet ses traces, à peine marquées dans le bois, sont difficiles à retrouver ; sur la rive droite de ce torrent, sur le petit plateau qu’il forme avant de se jeter dans la Romanche, on peut voir dans les broussailles quelques vestiges de murs. Sur l’autre rive, les vestiges sont plus apparents, une roche appelée la Roche Vorteline a été taillée pour livrer passage à la voie. On peut ainsi indiquer le point précis de la traversée de l’Infernet.

La voie pénétrait immédiatement dans la gorge étroite et sauvage de Livet, et continuait sa direction vers l’ouest à travers les mas de la Roche, des Plans, du Saut-du-Cheval, des Roberts, et arrivait au berceau du Clos-de-Livet en faisant un lacet au lieu dit les Essurailles (Commune de Livet-et-Gavet ; à Livet, aux Plans, le rocher a été taillé au lieu dit la Balme des Fayes.)

La voie existe encore en bon état de conservation sur un long parcours, surtout des Roberts au Clos ; les montagnards lui donnent le nom significatif d’ancien chemin vieux d’avant le déluge (c’est-à-dire avant la rupture [1219] du barrage naturel qui retenait les eaux du lac de Saint-Laurent, ou plus simplement le chemin vieux de dessus.), ils le considèrent comme la continuation de la route de Rochetaillée, et ils en attribuent la création à Annibal et aux Romains.

La voie n’est pas établie sur le roc, le sol avait été pavé avec de grandes dalles irrégulières, assemblées avec le plus grand soin de chaque côté de la chaussée est un mur construit avec les mêmes matériaux, d’un mètre de hauteur et d’une largeur moyenne de 50 cent. ; il a été détruit sur plusieurs points la largeur de la voie est uniforme, elle a 2 m 60 cent., la pente est assez régulière ; de loin en loin la voie longeait des rochers qui avaient été taillés au ciseau pour ne pas entraver son passage, notamment au Fournet, avant le ruisseau du Plan et au tournant du Rocher de Robert. Le soin extrême apporté par les Romains à la construction de leurs voies explique comment elles sont encore en bon état de conservation, quoiqu’on les ait laissées sans entretien depuis plusieurs siècles.

Au Clos, dit-on, il existait une auberge à l’époque où la voie était fréquentée ; c’était une mansio, établie dans un site charmant, à 18 kilomètres environ de l’Hospice de Saint-Laurent. Le Clos était alors situé sur la montagne, au lieu dit vers le Clos.

L’ancien chemin vieux d’avant le déluge s’arrête brusquement au milieu du hameau du Clos, devant la chapelle de Saint-Roch la tradition rapporte qu’il traversait les mas des Crêtes des grands Clos, de Mâchefer, du canton des Essarts, de la forêt de Rioupéroux, pour se rendre au lieu dit la Ronsière et les Avorrans où existait une agglomération importante. Ce bourg aurait suivi les vicissitudes de la route et serait aujourd’hui le village de Gavet le mas de la Ronsière et des Avorrans est maintenant entièrement cultivé il y a aussi quelques maisons.

Le Bourg de la Ronsière était, dit-on, une des stations de la voie romaine cette station était située à 32 kilomètres environ du fort des Têtes, à l’extrémité du pays des Uceni, et commandait le passage de la Romanche.

En quittant la station de la Ronsière, la voie franchissait le ruisseau de Gavet, ou le Poursollet, traversait la montagne en écharpe (mas des Etronchets et du Fond des Essarts), jusqu’au rocher du Balançon, situé en face du pont actuel de Gavet un sentier a succédé à la voie et l’on voit en le parcourant que des bancs de rochers ont été taillés au ciseau.

La même tradition ajoute que la voie franchissait la Romanche à l’ancien Pont-des-Portes, disparu depuis quatre-vingts ans, mais dont les culées sont encore visibles sur la rive gauche du torrent. La voie y arrivait du rocher de Balançon par un lacet, pour atteindre le sol de la vallée et remontait ainsi pendant 1,300 mètres la Romanche.

Parvenue sur la rive droite de ce torrent, où elle a laissé des traces de son passage (au plateau du Bessey, aux rochers des Lauses et des Sagnes, et plus loin aux Rivoirans et à la Croix-du-Mottet), la voie romaine se rendait à Cularo où elle entrait par la porte Jovia ou Porte-Traine, située à l’entrée de la Grand’Rue, du côté de la place Grenette (l’ancienne route de Briançon, depuis Vizille, n’avait pas le même tracé que la route actuelle. Voir Bull. Soc. Stat. Isère, 1re série, t. 6., p. 437. La distance de Gavet à Grenoble était alors évaluée à 5 lieues dauphinoises.)

Tels sont les résultats de mes recherches et de mes investigations sur les vestiges de la voie romaine de Brigantio à Cularo par la vallée de la Romanche. Jusqu’à ce jour aucune exploration méthodique n’avait eu lieu la plupart des écrivains qui avaient parlé de cette voie s’étaient bornés à constater et à décrire les vestiges de la Porte des Romains. J’aurai du reste l’occasion de revenir plus tard sur les hypothèses et les conjectures qu’ils ont émises.

Ainsi il résulte que la voie romaine a laissé dans le pays des Uceni de nombreux vestiges de son passage.
Trois stations existaient dans celte région, aux Vernois, aux Têtes et à la Ronsière, et quand on a vu les lieux, on peut se rendre compte de l’importance qu’elles devaient avoir. Les Romains avaient admirablement bien choisi leur emplacement l’une se trouvait à l’entrée de la vallée de la Romanche l’autre assurait le passage du Vénéon : c’était le point le plus difficile, aussi les Romains l’avaient-ils fortifié tout particulièrement la troisième permettait à la voie de franchir en toute sécurité la Romanche. La distance qui séparait ces stations l’une de l’autre était à peu près la même. Entre les Vernois et les Têtes, 30 kilomètres environ entre les Têtes et la Ronsière, 32 kilomètres environ. Le long de la voie existaient un certain nombre de mansiones parmi lesquelles, je puis citer, l’Hospice du Lautaret, l’Hospice de Loches, la Maison des Rochas, le Chatelard, l’Hospice de Saint-Laurent et le Clos de Livet. Je n’ai malheureusement pu retrouver aucune borne milliaire.

La carte de Peutinger et l’anonyme de Ravenne indiquent une voie de Brigantio à Cularo avec les stations intermédiaires de Stabatione, Durolincum, Mellosedo, et Catorissium. Les autres itinéraires n’en parlent pas.

Aussi le tracé de cette route et l’emplacement des stations ont exercé la sagacité des érudits. On s’accorde généralement à faire passer cette voie par la vallée de la Romanche, et les vestiges que j’ai constatés en Oisans lui appartiendraient, c’est aussi ma manière de voir (j’ai présenté cette opinion dans une précédente publication, Excursions archéologiques dans les Alpes dauphinoises ; je crois devoir emplacer Durotincum aux Vernois [La Grave], Mellosedo au fort des Têtes [Venosc], et Catorissium à Gavet j’exposerai d’ailleurs plus loin les raisons qui militent en faveur de cette opinion).
Cependant la Commission de la Carte des Gaules préfère la vallée du Drac. Je m’occuperai dans un chapitre spécial de ces diverses attributions ; j’ai pensé qu’il valait mieux commencer par faire connaître les vestiges nombreux de la voie de l’Oisans qui sont encore très apparents sur certains points, ainsi que les traditions qui se rapportent à cette voie.

À suivre : Florian VALLENTIN

Conseil lecture pour découvrir la Voie romaine de l’Oisans : Sur les routes romaines des Alpes Cotiennes, de François ARTRU.

Être amoureux des voies romaines, c’est chercher à en retrouver les traces, le tracé, mais c’est aussi comprendre à quels objectifs militaires et politiques elles répondaient, quelles mutations humaines elles ont engendrées, leurs rapports avec le réseau des chemins muletiers, les préoccupations religieuses des voyageurs, etc. J’ai écrit ce livre avec mes jambes autant qu’avec ma plume. Il s’adresse à tous les passionnés de l’histoire de nos montagnes, et ils sont nombreux en Oisans !

François ARTRU.

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