Le quotidien d’un médecin de station en 1953

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L’Alpe d’Huez, dans les années 50, carte postale, collection Freneytique.

LE QUOTIDIEN D’UN MÉDECIN DE STATION EN 1953

NOTA : Le nom et le lieu précis où se déroule l’action ne sont pas précisés dans l’article. Une petite recherche permet de les préciser qu’il s’agissait du Dr PERISSEL, qui exerçait à l’Alpe-d’Huez dans les années 50, sa femme était également médecin, elle fut conseillère municipale à la mairie d’Huez dans les années 70.  

Merci à Joëlle et Gilbert pour les informations complémentaires apportées à cet article.

Source Rétronews : Journal France-soir, édition du 19 mars 1953

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MÉDECIN DE CAMPAGNE
Une grande enquête de Jean Éparvier à travers la France

Le médecin d’une station de montagne partage ses soins entre les jambes cassées des skieurs et les maladies des paysans isolés dans les villages. Jean Éparvier vous décrit aujourd’hui sa vie pleine de contrastes. Au cours de sa grande enquête sur les médecins de campagne, Jean Éparvier vous a déjà présenté les médecins de Bretagne, de Vendée, d’Auvergne, du Sud-Ouest, de Haute-Provence, le docteur de la mer, une femme médecin de campagne ainsi que quelques sorciers et guérisseurs pittoresques. (Voir « France-soir » à partir du 8 mars.)

L’OISANS… La célèbre station de sports d’hiver — et de printemps — apparaît comme posée sur son balcon bleu et blanc. Mille mètres plus bas, un océan de nuages étale ses vagues immobiles. Au-dessous, c’est la brume, l’humidité glacée de la vallée.

Le médecin du lieu est jeune, avec un beau visage romantique.
Il passe des paysans des villages voisins aux clients des palaces avec un optimisme communicatif. Du grand hôtel à la bicoque, sa vie professionnelle est faite de violents contrastes.
Au milieu des skieurs dont il raccommode les jambes, il n’oublie pas le montagnard qui vit dix kilomètres plus loin, à peu près comme vivaient ses ancêtres il y a deux siècles.

L’homme de l’Oisans est le fils des « brûleurs de loups » ; si les téléfériques peuvent grimper aujourd’hui le long des montagnes dénudées, c’est parce que ses ancêtres ont incendié leurs forêts pour en chasser les bêtes fauves. L’homme de l’Oisans est encore le fils du marchand de lunettes qui, ne pouvant survivre sur son pauvre sol, parcourait sa province et la France en vendant ses verres. D’autres, tel ce nommé Balme, du village d’Auris, qui avait été sur nommé « Balme les Roses », pour avoir vendu une rose bleue à l’impératrice Eugénie, faisaient (ce qui convient mal à leur rude apparence) le commerce des fleurs.

La plupart de ceux qui ne vivent pas, de près ou de loin, du tourisme ont quitté la région. Toutefois, en dehors des hôteliers, des cafetiers, des guides, des moniteurs de ski, il reste encore quelques habitants dans les villages.
Un jour le docteur P… avait battu son record : sept fractures dans sa journée. Il était à bout de plâtres, d’éclisses et de paroles consolantes quand on vint lui en annoncer une huitième. Celle-là n’était pas provoquée par le ski, mais par la lessive. Une femme du village voisin s’était cassée la jambe en étendant son linge.

Quittant ses blessés soignés, douillets, lavés, emmitouflés de coûteux équipements, il arriva dans une petite ferme où la montagnarde lui dit :
— J’attendais que vous soyez passé pour changer les draps.

Encore les contrastes : le docteur P… est appelé au Grand Hôtel où un hivernant le reçoit dans la meilleure chambre de l’établissement. Tout dénote un homme raffiné : les bagages, la robe de chambre, le foulard, les bibelots.
— Docteur, dit ce monsieur, j’ai un goût !
— Un goût ?
— Oui, tout ce que je mange me paraît sentir mauvais. Vous permettez ?…
Le client distingué souffle son haleine. Le médecin ne sent rien.
Le patient gonfle sa poitrine et expire de toute la puissance de ses poumons. Le docteur P… ne sent toujours rien. Il pense toutefois à un phénomène de « bimétallisme », c’est-à-dire l’incompatibilité qui existe parfois entre deux métaux différents employés par les dentistes pour plomber les dents, et comme il ne peut décevoir son patient en s’en allant sans rien lui ordonner, il lui prescrit une potion au Collargol.

Dans la même soirée, le docteur P… s’en va chercher du fromage chez une paysanne des environs.
Il entre dans la ferme et hume une forte odeur. En même temps il aperçoit des pansements autour des jambes de sa fromagère. Son instinct professionnel s’éveille.
— Qu’est-ce que vous avez donc ?
— Oh ! c’est pas grand-chose, des bobos !…
— Puisque je suis là, montrez-moi donc ça quand même.
La femme démaillote ses jambes. Sous des linges douteux, il y a des journaux, sous les journaux des ulcères, dans les ulcères des vers.
— Ça pourrit… dis philosophiquement la femme.

L’enfant dans l’escalier

Le docteur P… m’emmène en tournée. La 4 CV s’engage bravement sur la petite route. La première coulée d’avalanche a été tranchée, nous passons. La deuxième, plus importante, oblige les deux roues gauches de notre véhicule à frôler le précipice, la troisième nous arrête.
Nous continuons donc à pied. La soirée est merveilleuse. Sur le lac de nuages qui couvre la vallée s’élèvent en pyramides fantastiques, les montagnes d’en face. Le ciel passe de l’indigo au rouge, du rouge au rose, du rose au mauve, et cette fantasia de couleurs se termine dans un apaisant gris bleuté.
Au-dessous, les brumes sont moins denses ; de petites lumières indiquent l’emplacement des villages.
— Dans celui-ci, me dit P…, je fus appelé pour une scarlatine. Par acquis de conscience, j’allai à l’école pour voir s’il n’y avait pas d’autres cas. Tous les élèves étaient atteints. « Je suis bien obligé de les avoir ici, m’a dit l’instituteur, les parents ne peuvent pas les garder chez eux. Tous guérirent sans autre remède, sauf un seul qui mourut.
« Je suis allé dans cet autre village pour y soigner un garçon. Le père était venu me chercher en disant : “Il y a deux jours que” ma femme m’avait dit de vous prévenir, mais j’avais oublié. » Je descends donc au hameau, on cherche en vain l’enfant.
— Où s’est-il encore fourré, ce sacré gamin ?
Finalement, on le découvre caché sous l’escalier. Il avait une pneumonie.
— Ici — et le docteur P… m’indique un troisième groupe de lumières — je suis allé à l’enterrement d’un bébé qui n’avait même pas un an. Malgré tous mes soins, je n’avais pu le sauver. À la sortie de l’église, les bonnes gens me disaient sans méchanceté :
« Alors, docteur, vous n’avez pas pu le garder ? » Et je recevais à chaque fois cette phrase en plein cœur.
Quant au père, un « facteur, il se borna à dire à celui qui le remplaçait pendant la cérémonie : « Surtout n’oublie pas mon journal ! »

Le père Durand avait soif…

Tout en parlant, nous sommes arrivés à V…— R…, nous allons y voir une femme de 60 ans qui s’est fracturée le col du fémur. Pendant deux mois elle s’est fait soigner par le « rhabilleur » (le guérisseur), mais comme cela n’allait pas mieux elle s’est résignée à faire venir P…
— J’avais pourtant bien confiance en lui, dit-elle, parlant de son guérisseur. Je sais bien qu’il est pas docteur, mais il a son fils qui fait sa médecine…
Au reste, dans ce coin d’Oisans, les bonnes gens n’ont pas de parti pris. Ce qui les préoccupe avant tout, c’est leur intérêt matériel.
Des siècles de vie misérable leur ont puissamment inculqué la valeur de l’argent. Ils choisissent généralement le médecin parce qu’il est plus avantageux, plus proche et que ses visites et ses médicaments sont remboursés par la Sécurité sociale, tandis qu’il faut aller jusqu’à Vizille pour trouver un bon « rhabilleur », ou même jusqu’à Grenoble où un certain pompier fait des cures soi-disant miraculeuses.

Le docteur P…, lui aussi, se plaint de l’alcoolisme qui fait des ravages sérieux dans ce qui reste des populations montagnardes. Notre docteur ne résiste pas au plaisir de nous raconter l’histoire funambulesque et tragique du père Durand.
Depuis huit jours, il avait quitté son domicile et nul ne l’avait vu dans les villages avoisinants. Au bout d’une semaine, il se présente complètement ivre chez une bonne femme habitant à une dizaine de kilomètres de chez lui.
— Donnez-moi à boire, dit-il.
— Mais je ne tiens pas un bistro.
— Ça ne fait rien, j’ai soif !
Connaissant son bonhomme, la femme n’ose lui refuser, lui sert un verre, puis deux, puis trois. En fin, elle réussit à le pousser dehors.
— Il faut, insiste-t-elle, que vous rentriez chez vous. Personne ne sait ce que vous êtes devenu. Votre femme et vos enfants sont inquiets.
— C’est bon, dit le poivrot plein d’optimisme et de bonne volonté, j’y vais tout de suite.
Avisant les lumières qui brillent dans la vallée, cinq cents mètres plus bas, il les prend pour celles de son village, va droit vers elles et disparaît dans le vide, jovial » et confiant.
Quand on remonta son cadavre, on dit de lui qu’il avait eu une belle mort et on lui fit un bel enterrement.

Fractures en série

Une nuit sans lune, mais trans parente comme un globe d’opaline rend léger notre retour. Nous marchons l’un derrière l’autre quand, tout à coup, P… me crie : « Attention ! » et, faisant trois bonds en avant, se colle contre le rocher, côté montagne. Je l’imite. Une dizaine de parpaings détachés de la montagne pourrie qui nous domine passent par-dessus nos têtes en sifflant.

Peu après, la route redevient normale et le médecin reprend le fil de ses souvenirs.
— J’ai vu dans la même journée une femme de 84 ans qui avait monté quatre kilomètres depuis son village avec une pneumonie double pour économiser le prix du car, et un important monsieur qui m’avait fait venir d’urgence au palace pour me dire : « Je vais très bien, mais comme il y a du brouillard, je vous ai demandé pour la conversation… »

Encore une demi-heure de marche et je sais tout sur la vie d’un médecin de station de ski par un beau dimanche, en pleine saison.
— Ce jour-là, c’est un massacre.
Aux clients en séjour de longue durée, se sont ajoutés les skieurs de week-end venus à pleins cars de la ville voisine. Tout ce monde fonce, tombe et se blesse. Les premiers accidentés arrivent chez moi dès 10 heures du matin, et ça n’arrête plus jusqu’au soir. Je vous ai dit que mon record avait été de sept fractures dans la journée.
C’était de l’affolement dans ma petite salle d’opération et les blessés attendaient sur leur civière jusque dans la rue. Heureusement qu’il faisait très beau. J’étais tellement débordé que j’avais accepté sans bien m’en rendre compte l’aide-bénévole d’un inconnu qui pendant tout l’après-midi me donna un précieux coup de main. Quand toutes mes fractures furent plâtrées, je me laissai tomber, harassé, sur une chaise quand mon assistant improvisé s’approcha de moi et me dit timidement : « Pourriez-vous m’examiner aussi ? ».
Ce faisant, il enleva son cache-col, révélant une horrible blessure qui découvrait toute la région carotide et qu’il s’était faite le matin en tombant sur son bâton…

Autre exemple d’endurance. On signale un skieur en perdition côté des Grandes-Rousses. Tous les sauveteurs sont déjà employés à brancarder des blessés à travers les pistes, il n’en reste qu’un qui s’est foulé le pied la veille et dont la cheville est grosse comme un ballon de football. Il part néanmoins, trouve son skieur après trois heures de montée et le reconduit à son hôtel.
Le soir je le questionne :
— Alors, ton client, qu’est-ce qu’il avait ?…
— Rien, une frayeur !… »

Le docteur P… parle maintenant du sans-gêne de certains hivernants.
Chaque saison il compte un bon pourcentage de malades blessés qui partent sans payer. C’est si facile. L’un d’eux à la fin de la consultation, lui a dit gentiment : « Au revoir et bonne saison. » P… n’en entendit plus parler.

Il y a une autre catégorie de client que P… redoute : ses confrères. La tradition veut que les médecins, les pharmaciens et les dentistes soient traités gratuitement. P… prétend que ce sont là les plus douillets et, étant compétents, les plus tatillons.
Cumulant les rôles de blessé et de docteur, ils ont des opinions bien arrêtées sur la manière dont on les soigne.
« — Est-ce que vous ne croyez pas que… Je me demande si à votre place je ne ferais pas ceci… »
Les conseilleurs, une fois de plus, ne sont pas les payeurs.

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